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hephemeride

Au plus que parfait de l'objectif* : Francisco Cano

Publié le par Cositas de toros

 

                   Paco Cano "Canito", né Francisco Cano Lorenza le 18 décembre 1912 à Alicante, nous surprit par sa disparition, le 27 juillet 2016 à Llíria (Valence), tant nous l’avions cru éternel. Il n’avait que 103 ans !

     Le temps semblait s’être arrêté sur ce petit bonhomme à l’éternelle casquette blanche vissée sur le chef. Combien fit-il de photos ? Il sortit – cela semble crédible – plus de deux millions de photos qu’il développait lui-même, roi resté longtemps fidèle à l’argentique, photos d’Espagne, de France et d’Amérique du Sud. Photos publiées dans El Ruedo, ABC, Dígame, Aplausos ou la revue nîmoise Toros. Il disait : «  Si je ne fais pas de photo, je meurs ». Il a dû oublier, le 27 juillet 2016, d’appuyer sur le déclencheur, la mémoire nous joue des tours, parfois.

 

Bilbao © G. Lamarque

     Mais le légendaire photographe Cano naquit une seconde fois, le 28 août 1947 à Linares. Un photographe "naissait", un maestro mourrait. "Islero" envoya à jamais dans l’obscurité, semblable à celle de la chambre noire, Manolete.

 

 

     Canito témoin de ce drame qu’il fixa à travers les 135 millimètres du téléobjectif de son Leica modèle Contax. Il en résulta un reportage de quelques 200 photos qu’il négociera entre 1 000 et 3 000 pesetas chacune, mais le photographe ne sait plus très bien. Canito, seul et unique photographe en cette tarde néfaste, deviendra par la suite, le photographe aussi des "vivants" et quelles fringantes personnalités ! Seront à son tableau de chasse, les stars Rita Hayworth, Gary Cooper, Ava Gardner, Orson Welles, Hemingway, of course, présenté par Antonio Ordoñez… Dans les dernières années de sa vie, Francisco était passé au numérique. Il reçut en 2014, le Prix National de Tauromachie par le ministère de la culture après 75 ans de carrière, il était temps ! Cette reconnaissance était dotée de 30 000 euros pour avoir constitué une « véritable anthologie graphique de toutes les manifestations de la tauromachie, jusqu’à ce qu’elle soit considérée comme une source documentaire et historique », a souligné le jury. 30 000 euros, la valeur de quelques mètres carrés à Madrid, aujourd’hui !

 

El Pipo, son fidèle Guillermo et Teodoro Matilla

     Le photographe a reconnu en 1950 qu’on lui avait proposé 200 000 pesetas pour les clichés sur la mort de Manolete à Linares et le reportage complet. À Madrid, en 1950, 200 000 pesetas correspondaient au prix de deux appartements de 120 mètres carrés ! Mais Canito ne vendit rien, ni la série complète ni une seule photo pour laquelle on lui offrait 40 000 pesetas. «  Je ne voulais donner ni l’album ni la photo. Je ne vendrais ces souvenirs auxquels je suis attaché que par nécessité ».

     Dans une interview publiée par le magazine El Ruedo, Cano dit qu’il ne travaillait à cette époque dans la photographie que depuis 5 ans, qu’avant il était professeur de natation, footballeur, boxeur… mais plus que toute autre chose, il voulait être torero étant issu d’une famille de toreros. Son père, Vicente fut un novillero modeste sous l'apodo de "Rejillas". Sa famille est relativement aisée : ses parents exploitent les plages d'Alicante à une époque où la médecine préconise les bains de mer. Il a 14 ans lorsqu'il se jette comme espontáneo dans les arènes d'Alicante avant de débuter comme remplaçant des soeurs toreras Palmeno... La guerre civile finie, il va toréer une trentaine de novilladas, parfois avec la troupe des Bomberos Toreros, puis abandonne pour se consacrer à la photographie taurine, initié par son parrain Gonzalo Guerra.

     De toutes ces facettes, celle de photographe était celle qui avait été la meilleure financièrement. Et il argumente : « Et je pourrais obtenir plus d’argent si je voulais, car j’ai des collections importantes qui rapporteraient beaucoup », et ici, la référence aux 200 000 pesetas de l’époque qu’il laissa filer…

     Alors qu’il était depuis peu derrière l’objectif, 5 ans, il se souvenait déjà de ses meilleurs reportages, une corrida d’Antonio Bienvenida à Saragosse, une autre de Pepe Luis à Séville, et deux après-midi de Manolo Vázquez à Madrid. Une carrière prolifique s’annonçait, plus de 70 ans d’histoire de la tauromachie, à l’intérieur comme à l’extérieur des ruedos. Canito ironise sur les photos dans lesquelles sont rassemblés les pires moments des diestros devant le toro. « Je les leur envoie généralement avec une note dans laquelle je leur dis de ne pas récidiver », et il assure : « Ils rient beaucoup et certains me les rendent généralement dédicacées. J’ai l’intention de faire un album intime avec chacun d’eux ».

     L’a-t’il fait ? Il semble que non.

© G. Lamarque

     Le 25 août 2012, aux arènes de Vista Alegre de Bilbao, le sitio de Canito au callejón resta désespérément inoccupé. Le doyen des photographes taurins fut transporté à l’hôpital Basurto, victime d’une fracture de la hanche droite à la suite d’une chute en sortant de l’hôtel Ercilla. Nous n’avons plus jamais revu le petit homme à la casquette blanche aux Corridas Generales dans la capitale viscayenne. Ce 25 août, El Juli coupa les deux oreilles de son premier toro et sortit a hombros.

     L’histoire de Francisco Cano s’est fondue avec l’histoire de la tauromachie. Son ultime tour d’honneur, il le fera dans le ruedo des arènes de Valence, le jour des ses obsèques, son cercueil porté a hombros.

      « Qu’est-ce qu’un bon photographe ? C’est quelqu’un qui cherche ce qui est significatif dans un visage et qui réussit la tâche difficile de résumer dans une seule photo toute une personnalité. » Ce sont les mots de Gisèle Freund, photographe, sociologue et écrivaine résumant l’œuvre de celle qui a marqué le XXe siècle par ses clichés des plus grandes personnalités intellectuelles et littéraires de son époque. Elle signa nombre de reportages inspirés par sa formation de sociologue. Cano, lui, sans formation particulière, ce pionnier de l’image taurine dont le regard aiguisé a su saisir les bouleversements, les drames, les grands moments de la tauromachie ainsi qu’un échantillon luxueux de personnalités proches de la corrida, nous a offert un album empreint de sa sensibilité et de son audace.

 

© G. Lamarque

   

      Sur son inséparable casquette, il avait écrit en noir : « Cano, Alicante 1912 – al... », l’œil de la corrida s’est refermé à perpétuité à Llíria, le 27 juillet 2016 après un "temps d’exposition" exceptionnel de 103 ans ! La photographie, c'est le présent qui dure, des secondes volées à l'éternité. Pour Canito, ce fut des années dérobées, voilà son secret.

 

        « J’ai tenu Ava Gardner plusieurs fois dans mes bras ». Paroles de Francisco qui rajoute : « J’ai toujours affirmé que les deux plus belles femmes sont Ava et la Vierge Marie ».

     Que rajouter après cela ?

*Au plus que parfait de l'objectif, titre largement inspiré du titre du livre de Robert Doisneau, A l'imparfait de l'objectif, titre lui-même largement inspiré de cette citation de Jacques Prévert : " C'est toujours à l'imparfait de l'objectif que tu conjugues le verbe photographier".

                                                    Gilbert Lamarque

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Anderson Murillo

Publié le par Cositas de toros

            Il y a deux ans aujourd’hui, le 30 juin 2019, le picador Anderson Murillo décédait à Madrid à l’âge de 73 ans des suites d’un cancer de la moelle contre lequel il lutta durant plusieurs mois.

Ce célèbre varilarguero colombien a marqué l’histoire des arènes de Las Ventas lors d’une corrida de Victorino Martín. Aux ordres de Luis Francisco Esplá, il fit avec son maestro, le tour du ruedo après un formidable tercio de varas.

 

 

     L’histoire s’inscrivit le 9 juin 2001 avec le toro "Bodegón" lorsque Anderson Murillo après avoir signé un tercio d’anthologie qui mit les témoins présents à Las Ventas debout et, non seulement, le public l’invita a salué avec le castoreño mais, le combat terminé, le maestro d’Alicante le prit pour qu’il l’accompagne dans son tour d’honneur bruyant et historique.

De l’avis de tous, ce fut l’épisode le plus abouti d’une brillante carrière de picador, carrière qu’il effectua auparavant aux côtés de son compatriote César Rincón. Il partagea les années de splendeur du torero colombien dès 1991 lorsque celui-ci ouvrit les quatre Puerta Grande de Madrid jusqu’à sa première retraite en 1999.

En plus d’avoir accompagné comme cela, plusieurs toreros jusqu’à leur éloignement définitif des arènes, on se souvient de lui pour avoir été l’un des picadors qui ont participé à la première corrida se déroulant… en Chine, précisément à Shangaï en 2004, spectacle impressionnant le public oriental.

Les fidèles de la Madeleine l’ont admiré durant des années dans la cuadrilla de César Rincón, la star de cette époque et notamment le mardi 22 juillet 1997 au quatrième Garcigrande qu’il piqua magistralement, permettant à son maestro, une démonstration de technicité. Cette année-là, César toréait aussi le lendemain. Si nous remontons le temps dans la plaza montoise, les aficionados, ce mardi 18 juillet 1995, lors de la corrida-concours, virent Anderson piquer encore de façon formidable, faisant seul le travail de placement, démontrant qu’un grand picador est avant tout un grand cavalier. Le toro sorti en 5e était du Marqués de Domecq. Le Colombien était accompagné d’Ortega Cano et Javier Vázquez.

Murillo, originaire de la ville colombienne de Montería, appartenait à une famille à la longue tradition taurine, puisque son frère aîné, Melanio, était l’un des picadors les plus importants de Colombie et de l’Amérique latine dans les années 70 et qui devint membre des cuadrillas de Manuel Benítez "El Cordobés", Paco Camino, Pedrés ou Pepe Cáceres.

En France, on connut aussi son frère cadet Emerson, piquero lui aussi mais qui fut moins influent dans le monde de la tauromachie que ses deux frères, tous deux décédés du même mal.

 

   

      Ce jour du 9 juin 2001, Anderson Murillo fit honneur à une profession mal-aimée sinon incomprise. Anderson n’avait rien de ces picadors d’époque, corpulents, potelés et ventrus, avantageusement contrefaits par Botero, il présentait un physique des plus sveltes mais n’ayant rien à voir, non plus, avec les sculptures très élancées d’Alberto Giacometti.

                                                         Gilbert Lamarque

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