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histoire

Le Corpus de Tolède, son histoire

Publié le par Cositas de toros

         La plaza de Tolède a été inaugurée en août 1866. Depuis, il s’y est déroulé 116 spectacles : 105 corridas, 8 novilladas, une corrida de rejón, un festival et un concours de recortadores.

 

    Photos du Corpus 1958, le 5 juin.      Le quatrième toro du Conde de la Corte, manso de catégorie, refusa de quitter le ruedo. Il fallut trouver une astuce pour le faire retourner aux corrals. S’y employèrent les cabestros, bien sûr, et un camion tel un bulldozer qui fut percuté à maintes reprises par le toro. Le maire de l’époque, José Conde, n’hésita pas, "prenant le toro par les cornes", à utiliser le camion d’arrosage.

 

     Le Corpus Christi ou Fête-Dieu a toujours été l’une des dates préférées du calendrier taurin de Tolède. Noté sur le calendrier le jeudi qui suit la Trinité, soit soixante jours après Pâques, cette année, le 3 juin. C’est un jour férié en Espagne, pas en France mais nous prenons notre revanche, à savoir, l’Ascension n’est pas férié en Espagne.

   

      Avant le coronavirus, el Sexenio Revolucionario (1868) – la révolution connue aussi sous le nom de La Gloriosa qui amena un gouvernement provisoire avant de proclamer la 1ere République – ou la Guerre civile (1936-1939) ont laissé les aficionados sans toros.

Curieusement, la première et la dernière des corridas organisées depuis plus de 150 ans partagent une date : le 20 juin. En 1867, Cayetano Sanz et Gonzalo Mora ont combattu des toros de Justo Hernández, tandis qu’en 2019, Morante de la Puebla, El Juli ; J.M. Manzanares et Álvaro Lorenzo ont défié un encierro d’Alcurrucén.

 

     Dans les deux premières décennies de l’histoire des arènes, il n’était pas tellement fréquent de voir des toros pour le Corpus. Jusqu’en 1885, seuls cinq spectacles ont été programmés, trois corridas et deux novilladas de faible niveau. À partir de 1886, cela changea et on convia deux espadas régulièrement. Mais toujours est-il que les principales figuras du dernier tiers du XIXe siècle n’ont guère fréquenté le coso toledano.

Frascuelo (1888) et Lagartijo (1891) ne l’ont fait qu’une seule fois, et Guerrita n’a jamais été vu. Le 28 mai 1891, lors d’une corrida d’Anastasio Linares pour Lagartijo et Mateíto, un toro a franchi le callejón et tué Francisco Verdo "Tato de Toledo", le seul décès enregistré dans l’arène de la Mendigorría. De plus, le 9 juin 1898, les toros de Miura y ont été combattus pour la seule et unique fois.

Joselito "El Gallo" et Juan Belmonte ne sont pas venus non plus. Par contre, les autres membres de la famille Gallo se sont présentés. Fernando, le père de Joselito, était présent en 1886 ; et les frères Fernando et Rafael en 1908 et 1927, respectivement.

Puis le Corpus est devenu une affaire de famille pendant deux ans. Le 15 juin 1922, Marcial Lalanda et son cousin Pablo participèrent lors d’un mano a mano combattant des toros de Celso Cruz del Castillo. Et le 20 juin 1946, les frères Pepe, Antonio et Ángel Luis Bienvenida se mesurèrent à un lot des Herederos de José de la Cova avec le rejoneador Álvaro Domecq en ouverture.

Le 4 juin 1941, le Mexicain Carmelo Pérez prit l’alternative, le premier des cinq doctorats made in Toledo. Les quatre autres : Pablo Lalanda (1950), Alfonso Merino (1955) Rafael Camino, le colombien, à ne pas confondre avec le fils de Paco (1986) et Julián Zamora (1993). Ces cinq alternatives dans le cadre du Corpus, sinon, Tolède compte 21 investitures en tout.

Après la Guerre civile, pour le Corpus de 1940 et 1941, deux novilladas ont été célébrées – les ganaderias avaient terriblement souffert durant le conflit – et lors de la première, la rejoneadora Beatriz Santullano fut invitée, la seule femme à combattre pour une date aussi illustre que celle du Corpus. Manolete ne vint qu’en 1945, faisant le paseo le 31 mai, avec les Mexicains Arruza et Parrita devant du bétail de Rogelio M. del Corral. Cette apparition n’a pas laissé seulement sa marque sur les rétines de ceux qui étaient présents, mais aussi sur l’encre de la chronique d’ABC, où l’on pouvait lire : « Hier, on a vu Manolete sourire. »

Depuis les années 50, toutes les figuras s’annoncent pour le Corpus. En 1963, 1964 et 1965, la liste ne connut que Jaime Ostos, Paco Camino et El Viti, la première année avec des toros de Francisco Galache, les deux suivantes avec des bêtes de Manuel Francisco Garzón. Puis Paco Camino, Ángel Terruel et Niño de la Capea ont été annoncés devant des élevages de Buendía, Torrestrella et Dionisio Rodriguez en 1975, 1976 et 1977. La corrida de 1976 fut suspendue, les toros présentés n’ont pas passé le reconocimiento et non remplacés.

À la fin des années 90, on créa la Feria du Corpus Christi et la fameuse procession fut déplacée au dimanche, deux corridas pour le jeudi et le dimanche. Ces bouleversements favorisés par l’arrivée du nouvel impresario, Diodoro Canorea.

Entre 1999 et 2009, il n’y a eu qu’une seule corrida, avec un cartel modeste en 2002 et un concours de recortadores en 2005. Enfin, depuis 2014, alors que la Feria a disparu, les figuras reviennent à Tolède pour cette date importante.

     Paco Camino est celui qui a le plus combattu lors du Corpus Christi (12), El Vti (8), Antoñete, Espartaco, El Juli (6), Antonio Ordoñez, Diego Puerta, Paquirri et Ortega Cano (5), toujours pour les seules corridas du Corpus.

Garcigrande/D. Hernández a été convié à 7 reprises, Veragua, Conde de la Corte et Buendía (5). El Cordobés (3) au cours de la décennie 60.

 

     Avant la construction des arènes de la Mendigorría (à la consonance basque, c’est aussi le nom d’un village de Navarre), les festivals se tenaient dans des enclos entourés de barrières en bois dans différents lieux et ces fêtes étaient organisées à l’occasion des deux fêtes les plus importantes à Tolède, le Corpus, bien sûr, et la Virgen del Sagrario en août. Il faut compter également la corrida du dimanche des Rameaux.

Tolède fut prisée des madrilènes grâce à la proximité des deux cités et l’apparition du chemin de fer. La célébration du Corpus le jeudi a marqué cette date dans le calendrier liturgique mais aussi taurin. Pour toutes ces bonnes raisons, la corrida du Corpus Christi est devenue tout au long de l’histoire de la tauromachie, un élément essentiel dans la commémoration de cette fête. Tolède "la ville aux trois cultures" en est la gardienne avec ses monuments, patios, romarin et traditions.

Tolède la musulmane, Tolède la juive, Tolède la chrétienne, la vieille cité baignée par le Tage vous enchantera, Corpus ou pas.

 

                                                           Gilbert Lamarque

 

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Un signe ?

Publié le par Cositas de toros

Sous le signe du taureau…

 

© AFP

 

          Une statuette millénaire révélée par la pluie dans le site archéologique d’Olympie. L’origine du petit taureau de bronze pourrait remonter de 1050 à 700 ans avant J.-C.

Alors que de fortes pluies se sont abattues sur Olympie ces derniers temps, une petite corne s’est retrouvée à dépasser du sol, dans le fameux site archéologique grec qui accueillait les Jeux olympiques pendant l’Antiquité.

Retrouvée intacte, l’idole a été repérée par un archéologue alors qu’il accompagnait des fonctionnaires du ministère grec de la Culture lors d’une visite programmée du site olympien. Le bronze était enterré entre le temple de Zeus et l’Altis, enceinte sacrée sur laquelle fut construit le premier stade des Jeux.

 

Offrande à Zeus

     Une première analyse suggère que le taureau date de l’époque géométrique*, qui remonte de 1050 à 700 ans avant J.-C. Les marques de brûlures qu’il arbore laissent à penser aux archéologues qu’il s’agissait d’une offrande votive parmi les milliers faites à Zeus à l’époque.

On estime que les Jeux olympiques antiques se sont déroulés tous les quatre ans de 776 avant J.-C. à 393 après J.-C. Ils prenaient place à l’origine dans le cadre d’un festival religieux, et ont peu à peu migré de sens, avec l’abandon des lieux liés aux cultes grecs.

     Point de tauromachie ici, mais est-ce un signe ? Ce petit taureau nous plonge dans un passé millénaire et semble nous témoigner son empathie indéfectible.

« Ne désespérez pas, votre toro, le Bos taurus, est là, présent lui aussi pour des millénaires ! »

Gloria taurus in saecula saeculorum !

Le droit de rêver, indestructible.

*poque géométrique (1100 - 700 avant J.-C.) qui doit son nom au décor de la céramique retrouvée à Athènes à motifs de demi-cercles ou de cercles concentriques tracés au compas.

 

                                                                 Gilbert Lamarque

 

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José, Juan... los de Miura

Publié le par Cositas de toros

 

     

        Morante de la Puebla a l’intention de toréer à Séville, les redoutés et souvent redoutables toros de Zahariche pour rendre hommage à Gallito qui les a combattus dans les deux plazas qui fonctionnaient à son époque. Si l’évènement se concrétise, voici un beau témoignage d’admiration à l’enfant de Gelves qui se colleta quelques autres Miuras dans d’autres ruedos de la Péninsule.

 

     Entre 1918 et 1921, pour peu de temps donc, la Real Maestranza de Caballera eut un concurrent, la Monumental inaugurée le 6 juin 1918 dont Joselito fut le promoteur. Cette arène fut fermée au public pour des problèmes structurels en 1921 et démolie le 9 avril 1930.

 

S’il s’est avéré que la ganaderia Miura comptait dans l’histoire professionnelle de Joselito, elle comptait aussi dans sa rivalité avec Juan Belmonte et leurs batailles successives dans les deux plazas sévillanes. 

 

 

      Joselito et Belmonte surnommé "el Pasmo de Triana" se sont rencontrés pour la première et la seule fois en tant que novilleros tuant un lot du fer de Miura à Cadix en août 1912. C’était le 22 dans l’ancienne plaza de Cadix dans un mano a mano où Belmonte remplaçait Francisco Posadas blessé peu de jours avant. Ce cartel n’avait donc pas été projeté.

 

     Gallito avait pris l’alternative des mains de son frère Rafael, le 28 septembre 1912 avec une corrida de Moreno Santamaría. L’année suivante, il n’hésite pas à s’annoncer devant les toros du célèbre Don Eduardo lors de sa première Feria d’Avril, partageant l’affiche avec Rafael et Bombita. Pour la San Miguel, il récidive devant l’encierro miureño avec encore Bombita et son frère.

Cette même année, dans l’ancienne plaza madrilène, la Plaza de toros de Goya appelée aussi Plaza de toros de la carretera de Aragón, Juan Belmonte prenait l’alternative et Machaquito faisait ses adieux. C’était le 16 octobre 1913, la corrida fut un désastre.

 

La tête du 1er Miura de Belmonte

     C’est durant la Feria d’Avril 1914, le 21, que les deux compères se défièrent dans la Maestranza en compagnie de Gaona et des… Miura.

Ainsi débuta ce fameux "Âge d’Or" qui allait marquer l’histoire de la tauromachie.

     Le 22 avril 1915, ils se présentèrent encore devant la mythique devise sévillane avec – encore – Rafael en chef de lidia… Belmonte fut porté en triomphe d’El Arenal à Triana !

La compétition entre les deux colosses était déjà brûlante et la rivalité entre leurs partisans respectifs faisait rage.

Joselito et Galleguito. 29 09 1915 Maestranza

     Et l’affiche se répète pour la San Miguel, le 29 septembre et Joselito donne tout un récital reproduisant le succès de Belmonte durant la Feria d’Avril.

Le 17 octobre, Joselito s’est enfermé avec six Miura à Valence, il devint le cinquième torero à le faire devant cette ganaderia.*

     Les choses changèrent à l’aube de la temporada suivante quand Joselito fut tourmenté par sa maladie de l’estomac. Malgré tout, il était annoncé dans les six corridas de la Feria d’Avril ! La cinquième s’affichait avec la devise de Zahariche et Vicente Pastor comme chef de lidia, qui seul, coupa une oreille.

     Le 24 janvier 1917, meurt le légendaire éleveur Eduardo Miura Fernández. Pas de Joselito ni de Belmonte devant les Miura d’avril. Belmonte accepta de défiler en septembre complétant le cartel avec Rafael El Gallo et Gaona. S’étant blessé, il laissa son second toro à Rafael.

     En 1918, Joselito, à Séville toujours, se présenta devant l’élevage andalou avec Gaona et Fortuna – Belmonte, jeune marié avait mis un terme à sa saison.

     En 1919, la Monumental du quartier de San Bernardo devenait le territoire exclusif de Joselito – et pour cause ! Cette année-là, deux Ferias d’Avril parallèles ont lieu. Dans le "Baratillo" – la Maestranza fut construite sur ce monticule – combattirent des Miura que Belmonte expédia avec plus de douleur que de gloire avec Gaona et Saleri II.

 

     

     1920, dernière année de Joselito sur la planète des toros, la Feria d’Avril est organisée dans les deux arènes sous la même baguette commerciale (voir l’affiche). La corrida de Miura n’a pas été annoncée à la Maestranza mais à la Monumental, la plaza éphémère, le 23 avril. Les deux adversaires et non moins amis partagèrent l’affiche avec Valerito et Sánchez Mejías, sans fracas, ni peine ni gloire.

 

Entre 1912 et 1920, durant sa courte carrière, Joselito a tué quatre-vingt-neuf toros de Miura en quarante-trois courses ! (source Mundotoro).

Tout a été écrit sur l’icône de la tauromachie, le plus jeune des Gallos restera inégalé pour longtemps, l’éternité peut-être.

 

Après avoir émis (Cositas, samedi 20 février) quelques critiques sur ces figuras du passé et notamment Joselito et Belmonte, maestros majeurs, accordant une étoile supplémentaire au premier cité, incontestable leader des porteurs de lumières, il est bon de considérer les éléments dans leur contexte. Un hommage est ici, rendu à ces valeureux diestros qui ont su se mesurer aux terribles pensionnaires de Zahariche, avec des fortunes diverses mais là n’est pas l’essentiel.

Nos "figuritas" de l’an 2021 si elles possédaient une once de pundonor devraient bien s’en imprégner.

 

Le 17 janvier, le sérieux journal ABC relayé par le non moins sérieux journal El Mundo ont annoncé ce "geste" de Morante.

     Une oreille à Morante en attendant la suite… si le "geste" se confirme.

 

Javier Castaño. Nîmes Pentecôte 2012. Photo Midi Libre

     *Il n’y a eu qu’un seul torero depuis José Miguel Isidro del Sagrado Corazón de Jesús Gómez Ortega – je reprends ma respiration – auteur d’un solo devant les Miura. Javier Castaño à Nîmes à la Pentecôte 2012 coupant cinq oreilles. Javier Castaño, le sixième en solitaire de l’histoire. L’aurait-on déjà oublié ?

 

                                                                       Gilbert Lamarque

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L'exaspérante altérité

Publié le par Cositas de toros

 … Face sombre, visage lumineux…

 

      Joselito torero très dominateur, au répertoire très large et banderillero exceptionnel, tuait rapidement notamment a recibir. Un torero largo.

Peu de documents filmés à cette époque, sinon la corrida à Madrid du 3 juillet 1914, corrida de la encerrona du maestro avec les toros de Vicente Martínez : corrida de 6 toros + 1 sobrero, triomphale, à l’âge de dix-neuf ans.

Par sa science des toros, il a jeté les bases du toreo moderne et l’aficionado ne peut nier l’apport de Joselito à la tauromachie.

Il restera le torero suprême, lui qui, défiant les anciennes gloires, obligea Bombita et Machaquito à quitter le ruedo. Seul, Belmonte s’opposera à sa suprématie.

Le 2 mai précédant cette corrida du 3 juillet, Belmonte avait signé un de ses grands triomphes.

Si Joselito fut le torero impérieux, technique, Belmonte se montra certes souvent pathétique mais offrant un toreo immobile soulevant une espèce de magie. Du classique chez Gallito, du révolutionnaire chez Juan.

Et ce fameux toreo moderne n’est que le fruit de leur conception différente. Un bémol aux louanges de l’un et de l’autre car peu de détails critiques et même techniques apparaissaient dans les pages des journalistes "gallistes" ou "belmontistes".

Ces deux sommités, pour des personnes modérées, resteront sur la plus haute marche, démonstration faite par la création de la peña Los de José y Juan. Leur rivalité coupera l’Espagne en deux, mais nos deux diestros furent les meilleurs amis du monde.

 

Docteur Jekyll et Mister Hyde

 

Joselito

     Il a été écrit quantité de pages sur Joselito, sa vie, sa carrière… mais était-il le vertueux torero que l’on nous assène sans cesse gentiment ?

N’a t’il pas recherché les facilités occasionnées par un toro amoindri ?

N’a t’il pas "monté" des cartels auxquels il participait afin d’évincer un concurrent encombrant ?

N’a t’il pas, au vu de son succès, de sa notoriété, augmenté ses cachets ?

N’a t’il pas, en additionnant ces trois points, porté préjudice aux aficionados ?

Sa mort prématurée a grandi son image ; Joselito vivant, à la prospérité grandissante, put se permettre plusieurs sorties de route. Il en fut de même de certains autres toreros dominateurs en leur temps.

S’il débuta comme novillero puis comme matador avec beaucoup de zèle, très vite – sa carrière fut courte –, il contraignit les ganaderos à des sélections pour un toro plus facile à toréer, plus léger aussi. Cette action imposa sur le marché les ganaderias d’origine Vistahermosa, laissant la part du pauvre aux autres sangs.

Dans les années 1910, aucun ganadero castillan, andalou ou navarrais n’avait d’autre ambition et d’autre désir que de produire des toros les plus beaux, les plus braves et les plus puissants qu’ils soient.

Belmonte et Joselito arrivèrent, les petits toros aussi et l’art se mesura au nombre de passes.

Précédemment, les faenas du Gallo ou de Gaona étaient moins longues car avec des toros de cinq ans, on ne dépassait pas la vingtaine de passes.

Les toreros des années 20 profitèrent de cette aubaine et exigèrent de surcroît, des honoraires excessifs.

Joselito, conscient de l’éloignement du public causé par le prix du billet, se fit le "promoteur" de grandes plazas comme Séville ou Barcelone. En remplissant ces arènes, le torero recevait un cachet conséquent sans que l’aficionado paya plus cher. Mais encore fallait-il remplir les tendidos !

Joselito et ses deux visages mais sûrement une face ensoleillée plus large, un torero transformé en mythe par sa mort brutale à Talavera de la Reina, sans pouvoir bénéficier des nouvelles formes du toreo dont il fut l’initiateur.

Joselito avait à peine 25 ans quand il rencontra la corne de "Bailador". Ici débuta le mythe.

Belmonte qui connut ses premiers triomphes au printemps 1912, rangea ses outils en 1936, sa carrière fut plus longue certes, que celle de l’infortuné Joselito, son existence aussi bien que sa conclusion fut moins glorieuse. Il mit fin à ses jours, se tirant une balle dans la tête, le 8 avril 1962, il flirtait avec ses 70 ans.

     L’année passée fut celle des hommages à Joselito à l’occasion des 100 ans de sa disparition et il est bon aussi d’effleurer les zones plus sombres de ces preux maestros. Tout ceci n’enlevant rien à l’énorme personnalité de José Gómez Ortega alias Joselito et de ses semblables.

 

Les critiques abondent

 

Juan Belmonte

     Juan Belmonte, le novateur, écrit dans ses mémoires rédigées en 1935 par Manuel Chaves Nogales : « Actuellement, le torero fait tout ce qu’il veut avec le toro. Il ne lui manque plus que d’apprendre à le manger vivant. Par ce chemin, la lidia devient fatalement un spectacle de cirque au goût moderne. Mais l’élément dramatique, l’émotion, l’angoisse sublime de la lutte sauvage se sont perdus. La technique du toreo est chaque jour plus parfaite. On torée chaque jour mieux, plus près, plus artistiquement… et, cependant, les toros offrent, chaque jour, moins d’intérêt. »

     Joseph Fourniol, pionnier de l’afición vicoise, revenant en 1945 des corridas du Pilar à Saragosse, déclarait qu’au troisième toro on avait déjà l’impression d’avoir tout vu… et même assez vu. Cela était plus tard dans le temps.

     Un autre témoin de l’époque est intéressant à suivre. Il s’agit de Jean Cistac de la Rainais "Juan Leal" (Bordeaux 1895 – Pau 1979) – déjà évoqué dans ce blog – qui publia son premier compte-rendu dans la revue toulousaine Le Toril en 1922. Il était témoin des œuvres de Machaquito, Bombita, Rafael El Gallo ou Cagancho ainsi que de Joselito (peu) et Belmonte. Il avait une conception "classique" de l’afición. Il se battait sans cesse contre les fausses valeurs de la torería, « les joliesses du toreo tarabiscoté, l’esthétisme à tout prix et l’amoindrissement corollaire de la sauvagerie du toro. » Le Paseo des ombres. Tome 1. Atlantica 2001. Juan Leal restera ce critique taurin prestigieux qui influença de nombreuses générations d’aficionados. Un vrai défenseur du vrai toro sans quoi il n’y aurait pas de vraie corrida.

Voyant l’Espagne taurine en observateur intransigeant, voici ce qu’il écrivait en 1950 :

     « Le mal est venu du rôle prépondérant qu’a, là aussi, pris la presse dans le lancement et le maintien à leur rang, le soutien des vedettes. Un torero se lance comme un dentifrice, un stylographe ou un apéritif. Quand un garçon doué a eu quelques succès légitimes, un "apoderado", un manager, qui croit en son avenir, l’adopte. Dans tous les endroits importants où se célèbrent des corridas, il assure pour le pousser, le concours de journalistes douteux, critiques marrons. Ceux-ci, dès lors, ne cessent d’imprimer le nom et la photo du matador, à tout propos et même hors de propos. Ainsi crée-t’on l’obsession, la frénésie de le voir à tout prix, qui fait qu’un impresario acceptera de lui payer des cachets astronomiques, sur lesquels il y aura de fortes ristournes pour ceux qu’on commence à nommer "les maquereaux de la corrida", d’un terme dont on nous pardonnera la triviale verdeur, pour sa puissance et sa justesse expressive. Les moindres succès sont mués en triomphes indescriptibles. Les échecs même deviennent des victoires dans les éditions destinées à être lues loin de l’endroit où le matador a flanché ! Par ces méthodes, pour lesquelles il n’y eut jamais de frontières fermées, un matador de second plan a vu, en France, en 1946, ses cachets escalader les hauteurs jusque là réservées aux vedettes. Et, en Espagne, Manolete et le Mexicain Arruza ont encaissé par soirée des honoraires scandaleux de 50.000 douros, plus de trois millions de francs à ce moment-là . »…

Puis, « A Barcelone, autrefois le fief du bétail léger et jeune, cher aux primats du jour, le vent a tourné au point que c’est là qu’en 1947 et 1948 on a vu le plus de toros présentés comme ils doivent l’être. Mais l’insignifiance de certains lots, celui en particulier avec lequel Luis Miguel Dominguín, qui y avait invité à ses frais, la presse de toute l’Espagne, toréa seul une demi-douzaine de cabris, plus un réserve à peine un peu plus grand et sans doute du même aussi jeune âge, donne à penser que, dans cette ville cosmopolite, l’atmosphère taurine n’est pas encore devenue celle de Bilbao, puisqu’on y goûta Dominguín pour ses quites variés, tantôt en gaoneras, tantôt en faroles, au point de l’égaler à Joselito. »

 

Manolete...

     Nous l’avons vu, après l’Âge d’Or, succéda l’après-guerre, époque dominée par Manolete…

Le peintre Roberto Domingo répondait à une question sur ce qu’il pensait du cordouan : « Oui, bien sûr, c’est un grand torero, mais si monotone ! »…

et son toreo de profil !

Manolete, en qui on voulut voir le génie du toreo dit statutaire.

« L’homme de profil s’efface dans la zone défilée par rapport à la trajectoire des cornes. Il ne dévie plus le toro. Il le laisse passer droit, se rangeant le long de son chemin, bien qu’ensuite, au moins dans les passes en rond, il le fasse en "courant la main" tourner autour de lui. Mais, alors, il ne commence à guider sa course qu’après que la tête dangereuse a passé. »

"Islero" avait été "afeité" deux fois, sa tête disparut, enterrée on ne sait où. Camara reignait en maître et si on "afeite" des cornes pour tel ou untel, les autres toreros à l'affiche le savent et s'ils ne pipent mot, vous comprenez qu'ils avaient aussi quelque intérêt. 

 

 

     Depuis Manolete, la critique a toléré, avec une complaisance coupable, servir de profil les suertes qui doivent l’être de face alors qu’à toutes les époques, c’était le fait des mauvais toreros. Belmonte, lui, fut applaudi, citant presque toujours de face, chargeant la suerte.

L’alegria, dans le toreo, c’est le plaisir, la joie, la vie, une dose de légère fantaisie, une dose de grâce virile. Manolete en fut exempt, détenteur d’une austérité guindée, d’une tristesse peut-être due à l’absence du vrai toro ! (hum !)

Dominguín...

     … « Faire tourner le toro autour de soi et à la poursuite du leurre, en prolongeant la suerte le plus longtemps possible, comme le fit, en mai 1949, à Madrid, après l’avoir mis au point à la Feria de Séville, Luis Miguel Dominguin, le tordre sur lui-même dans le moins d’espace, et le tenir le mufle constamment dans le sable, non seulement servent à la défense de l’homme, mais brisent beaucoup plus durement que le toreo plus large et plus haut les moyens physiques des toros qu’on réclame par ailleurs plus légers, pour qu’ils s’essoufflent moins vite, et plus jeunes, afin qu’ils passent plus de temps et dans plus de suertes, sans se lasser ,– mais qui, du coup, sont infiniment moins redoutables. C’est en ceci, et en ce qu’on loue comme prouesses des manœuvres dont l’effet est au contraire dans le sens de la réduction du risque, que ce toreo entre dans le cadre de l’illusionnisme et s’incorpore aux artifices. »

 

 

     … Et les publicités se multiplièrent par le développement de la photographie et chacun entreprit de prendre la posture, de cape ou de muleta.

Pourtant, seul le geste compte.

     On ne peut pas décréter qu’avant 1910 environ, la corrida n’était que mobilité et "lourdeur" ou que l’attrait artistique du toreo est né avec Belmonte. Dans le dernier quart du XIXe siècle, l’art de la lidia avait connu une ère de splendeur haussée par Lagartijo, soutenue par la suite par Antonio Fuentes et Guerrita. Plus tard, certains considérèrent que l’art de toréer démarra avec Manolete, Belmonte étant déjà ringardisé.

Enfin, l’art reste l’art sans progrès particuliers, simplement se succèdent des étapes d’esthétiques différentes. La corrida en tant qu’art ne sera jamais moderne ou démodée.

Pour en revenir à la séance photos, laissant de côté les fameuses postures, il est indéniable lorsqu’on regarde des photos des années 1900/1915, que les toros étaient grands, charpentés et terriblement armés. Ils sont dans l’histoire du toreo, les plus durs, les plus grands. Ce sont eux qui résistèrent à la pique la plus meurtrière à jamais employée, celle de 1906 qui était sans rondelle d’arrêt !

Les années passèrent, les toros rétrécirent avec toutes leurs tares, pour grandir à nouveau mais complètement vidés des qualités intrinsèques du bravo.

Le toro reste l’axe du spectacle, son facteur impératif.

 

Ojeda...

 

   

      … Mais avant de revoir les toros grandir, on remarqua, certains admirèrent Paco Ojeda, la vedette dont José Luis Marca, son beau-père, l’apoderado des figuras, garantit le succès par les "jolis" petits toros bien choisis. En 1983, à Mont-de-Marsan, ses compagnons profitèrent de l’aubaine : Niño de la Capea et surtout El Yiyo triomphant avec quatre oreilles. Super toreo du trio avec de super… petits La Quinta ! Mais le trapío de certains et les armures des autres n’effacèrent pas malgré tout, leurs qualités devant la muleta. Je ne retournais pas au Plumaçon pour l’édition 84. Paco ne revint pas en 85, je repris un billet pour 86 car au cartel était inscrit l’étoile montante Joselito (José Miguel Arroyo). La star réapparut en 1992 pour son ultime paseo voisinant avec Ortega Cano et Rafi Camino. Les six créatures de Sepulveda étaient légères et commodes d’armure. Vous auriez pu les invitez chez vous, le mobilier du salon n’en aurait pas pâti ! Ojeda écouta deux silences, l’ombre de lui-même, le ver se tortillait dans le fruit. Sa carrière se termina bien vite pour des raisons de santé. Il retourna plus tard dans les ruedos, juché sur un canasson, son autre passion.

 

« Si la mémoire divise, écrit Pierre Nora, l’Histoire peut rassembler. »

 

     L’aficionado sait pertinemment que "tout n’était pas mieux avant". Aujourd’hui encore et toujours, quelle n’est pas la figura qui n’exige pas tel élevage, tels compagnons de cartel, et si l’âge le lui permet, ne pas être chef de lidia et tout ceci au prix fort.

Déjà au milieu du siècle dernier, certains aficionados patentés faisaient part de leur impression que la fiesta mourrait d’une agonie précipitée par la mentalité des protagonistes.

2021, oui, la fiesta est sous assistance respiratoire et non pas seulement à cause du coronavirus.

 

     Quant à nous, aficionados, efforçons-nous de vivre avec notre temps en gardant nos rêves, nos illusions et surtout notre esprit critique. N’oublions jamais que nous sommes un des acteurs du spectacle, que le torero doit en mesurer l’importance et que le-dit spectacle ne doit jamais entrer dans la banalité, sa perte d’authenticité est l’invitation à une mort certaine.

                                                              Gilbert Lamarque

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GUERRE CIVILE, FRANQUISME ET TAUROMACHIE III

Publié le par Cositas de toros


                Un peu d’histoire

     Nous avons abordé le déroulement de cette période en Espagne. Qu’en est-il en France ?
Le début des années 1930 fut un temps de grande agitation politique. Manifestations et affrontements se succédaient. L’épisode le plus marquant reste le 6 février 1934 avec la manifestation sanglante des "ligues", mouvements d’extrême-droite surtout, parmi lesquels se firent remarquer les Croix-de-Feu et les Jeunesses patriotes. Bilan : 16 morts et 2 000 blessés. S’ensuivit le 12 février une grève générale organisée par la gauche. En juillet, une grande manifestation de la gauche unie – cela a existé… – à Paris, verra l’alliance des partis communiste (Maurice Thorez) et socialiste (Léon Blum élu à la tête de la SFIO), que rapproche leur refus du fascisme qui monte en Europe. L’année suivante, le parti radical-socialiste les rejoindra. D’où, en avril 1939, la victoire électorale du Front Populaire dont Léon Blum sera le président.

 



     Le 20 juillet 1936, il n’y a aucun doute dans l’esprit de Léon Blum : le Front populaire français doit soutenir le Frente popular au pouvoir à Madrid, menacé par un soulèvement militaire déclenché au Maroc espagnol le soir du 17 juillet et le lendemain dans la Péninsule. Rien ne se passera comme prévu. Les trois grandes démocraties occidentales – la France, le Royaume-Uni et les États-Unis – vont refuser d’aider la République espagnole, en adoptant une funeste stratégie de "non-intervention". Une faute politique gravissime qui allait coûter cher au peuple espagnol.

 

Real Maestranza de Séville, octobre 1936

...  
     Pour en revenir à la tauromachie, la presse de l’époque propose une liste interminable de chroniques sur la déchirure que les combats ont causé dans le milieu taurin comme dans toute l’Espagne. La guerre a marqué très tôt la vie des toreros, des éleveurs et des hommes d’affaires. Festivals, corridas aux services des causes respectives se sont multipliés dans tout le territoire. La différence se remarquait dans les ruedos par les paseillos qui se faisaient, soit avec le poing fermé, soit avec le bras levé !

 

Niño de la Palma


Dans les plazas républicaines, les toreros – nous en avons cités quelques uns auparavant – Chicuelo, Cagancho, El Gallo, Niño de la Palma, père d'Antonio Ordoñez, El Estudiano, Maravilla, Juan Ruiz de la Rosa, Guerrita chico, Enrique Torres, Manolo Martínez se sont battus ainsi que Vicente Barrera, Jaime Noain et d’autres.

 

Machaquito

 

Victoriano de la Serna

 

     

 

 

 

 

 

   

     Quelques grands matadors surpris par le début des hostilités en territoire républicain – nous  l’avons quelque peu abordé – comme Marcial Lalanda, Domingo Ortega ou les frères Bienvenida se sont ensuite battus pour la cause nationaliste, comme Manolete, Machaquito, Platerito, Juan Belmonte et son fils Juanito, Victoriano de la Serna ou Antonio Márquez.
Les éleveurs ont été la cible de la répression dans la zone républicaine.

 

Armoiries des ducs de Veragua

     On peut citer les meurtres entre autres de Cristóbal Colón y Aguilera, 15e duc de Veragua, de Tomás  Murube, d’Argimiro Pérez Tabernero et ses fils Fernando, Juan et Eloy ainsi qu’une douzaine d’éleveurs, tous considérés comme fascistes.
La répression avait aussi pour cible les toreros – épisode évoqué précédemment – . Valencia II assassiné à Madrid le 18 décembre 1936 à 38 ans. Plus dramatique encore, le sort des neuf proches de Marcial Lalanda assassinés dans la zone républicaine en août 1936, ainsi que les banderilleros anarchistes de Grenade Francisco Galadí Melgar et Joaquín Arcollas Cabezas "Magarza" exécutés le 18 août à Viznar avec le poète Federico García Lorca par des rebelles anti-républicains.

Joaquín Arcollas Cabezas et Francisco Galadí Melgar


     Dans les rangs franquistes, Marcial Lalanda et les frères Manolo et Pepe Bienvenida se sont battus, incorporés dans la colonne du Colonel Sáenz de Buruaga ; Manolete en tant que soldat d’artillerie sur le front de Cordoue – déjà évoqué –, et  Domingo Dominguín, père de Luis Miguel, qui a été blessé.

 

José Garcia Carranza "El Algabeño hijo"

     El Algabeño, le banderillero Fernando Gracia et le torero Félix García sont tombés au combat. El Algabeño, agent de liaison du général Queipo de Llano - nous l'avons vu précédemment -  tué le 30 décembre 1936, interrompit sa carrière en 1929 à la suite d'une grave blessure subie dans les arènes de Bayonne, le 28 septembre. Il reparaît en 1933 pour une courte carrière d'un an en tant que rejoneador.

 


     Du côté de la République, les toreros Cayetano de la Torre, Morateño et Ramón Torres, décédé en tant que pilote, sont eux aussi morts au combat ; également les banderilleros Pedro Gómez "Quinin", Francisco Ardura "Paquillo" et José Duarte Acuña, le picador Julio Grases "Jirula". Nous avons déjà évoqué le cas dramatique de Saturio Torón, le torero de Tafalla surnommé "El León  navarro" ainsi que Litri II qui commandait l’unité de milice à laquelle appartenait Torón.
A cela se rajoute les exécutions sommaires et les meurtres perpétrés lors des sinistres "promenades" qui se répandaient à la fois d’un côté et de l’autre.

La une du 30 mars 1939


Deux camps se livrèrent de terribles luttes fratricides. Comme pour l’ensemble du peuple espagnol, le mundillo paya le prix fort : hommes et bétail. L’objet ici n’est certainement pas de prendre partie pour les uns ou pour les autres.
Si la tauromachie est un art – nous sommes nombreux à le concevoir –, il faut défendre l’autonomie de cet art tout éphémère soit-il et estimer qu’on ne doit pas juger une œuvre en fonction de la morale, de l’attitude de son auteur.
Tout comme en littérature, par exemple, il faut savoir tracer une frontière étanche entre le Louis-Ferdinand Céline génial de Voyage au bout de la nuit, et celui, abject des pamphlets antisémites. Sachons dissocier l’œuvre de l’artiste, le toreo du torero.  

...

     Aujourd'hui, solstice d'hiver, jour le plus court, mais c'est le début du rallongement de nos journées à venir. Courage !
                                                                               

                                                                                                  Gilbert Lamarque                           
 

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