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GUERRE CIVILE, FRANQUISME ET TAUROMACHIE III

Publié le par Cositas de toros


                Un peu d’histoire

     Nous avons abordé le déroulement de cette période en Espagne. Qu’en est-il en France ?
Le début des années 1930 fut un temps de grande agitation politique. Manifestations et affrontements se succédaient. L’épisode le plus marquant reste le 6 février 1934 avec la manifestation sanglante des "ligues", mouvements d’extrême-droite surtout, parmi lesquels se firent remarquer les Croix-de-Feu et les Jeunesses patriotes. Bilan : 16 morts et 2 000 blessés. S’ensuivit le 12 février une grève générale organisée par la gauche. En juillet, une grande manifestation de la gauche unie – cela a existé… – à Paris, verra l’alliance des partis communiste (Maurice Thorez) et socialiste (Léon Blum élu à la tête de la SFIO), que rapproche leur refus du fascisme qui monte en Europe. L’année suivante, le parti radical-socialiste les rejoindra. D’où, en avril 1939, la victoire électorale du Front Populaire dont Léon Blum sera le président.

 



     Le 20 juillet 1936, il n’y a aucun doute dans l’esprit de Léon Blum : le Front populaire français doit soutenir le Frente popular au pouvoir à Madrid, menacé par un soulèvement militaire déclenché au Maroc espagnol le soir du 17 juillet et le lendemain dans la Péninsule. Rien ne se passera comme prévu. Les trois grandes démocraties occidentales – la France, le Royaume-Uni et les États-Unis – vont refuser d’aider la République espagnole, en adoptant une funeste stratégie de "non-intervention". Une faute politique gravissime qui allait coûter cher au peuple espagnol.

 

Real Maestranza de Séville, octobre 1936

...  
     Pour en revenir à la tauromachie, la presse de l’époque propose une liste interminable de chroniques sur la déchirure que les combats ont causé dans le milieu taurin comme dans toute l’Espagne. La guerre a marqué très tôt la vie des toreros, des éleveurs et des hommes d’affaires. Festivals, corridas aux services des causes respectives se sont multipliés dans tout le territoire. La différence se remarquait dans les ruedos par les paseillos qui se faisaient, soit avec le poing fermé, soit avec le bras levé !

 

Niño de la Palma


Dans les plazas républicaines, les toreros – nous en avons cités quelques uns auparavant – Chicuelo, Cagancho, El Gallo, Niño de la Palma, père d'Antonio Ordoñez, El Estudiano, Maravilla, Juan Ruiz de la Rosa, Guerrita chico, Enrique Torres, Manolo Martínez se sont battus ainsi que Vicente Barrera, Jaime Noain et d’autres.

 

Machaquito

 

Victoriano de la Serna

 

     

 

 

 

 

 

   

     Quelques grands matadors surpris par le début des hostilités en territoire républicain – nous  l’avons quelque peu abordé – comme Marcial Lalanda, Domingo Ortega ou les frères Bienvenida se sont ensuite battus pour la cause nationaliste, comme Manolete, Machaquito, Platerito, Juan Belmonte et son fils Juanito, Victoriano de la Serna ou Antonio Márquez.
Les éleveurs ont été la cible de la répression dans la zone républicaine.

 

Armoiries des ducs de Veragua

     On peut citer les meurtres entre autres de Cristóbal Colón y Aguilera, 15e duc de Veragua, de Tomás  Murube, d’Argimiro Pérez Tabernero et ses fils Fernando, Juan et Eloy ainsi qu’une douzaine d’éleveurs, tous considérés comme fascistes.
La répression avait aussi pour cible les toreros – épisode évoqué précédemment – . Valencia II assassiné à Madrid le 18 décembre 1936 à 38 ans. Plus dramatique encore, le sort des neuf proches de Marcial Lalanda assassinés dans la zone républicaine en août 1936, ainsi que les banderilleros anarchistes de Grenade Francisco Galadí Melgar et Joaquín Arcollas Cabezas "Magarza" exécutés le 18 août à Viznar avec le poète Federico García Lorca par des rebelles anti-républicains.

Joaquín Arcollas Cabezas et Francisco Galadí Melgar


     Dans les rangs franquistes, Marcial Lalanda et les frères Manolo et Pepe Bienvenida se sont battus, incorporés dans la colonne du Colonel Sáenz de Buruaga ; Manolete en tant que soldat d’artillerie sur le front de Cordoue – déjà évoqué –, et  Domingo Dominguín, père de Luis Miguel, qui a été blessé.

 

José Garcia Carranza "El Algabeño hijo"

     El Algabeño, le banderillero Fernando Gracia et le torero Félix García sont tombés au combat. El Algabeño, agent de liaison du général Queipo de Llano - nous l'avons vu précédemment -  tué le 30 décembre 1936, interrompit sa carrière en 1929 à la suite d'une grave blessure subie dans les arènes de Bayonne, le 28 septembre. Il reparaît en 1933 pour une courte carrière d'un an en tant que rejoneador.

 


     Du côté de la République, les toreros Cayetano de la Torre, Morateño et Ramón Torres, décédé en tant que pilote, sont eux aussi morts au combat ; également les banderilleros Pedro Gómez "Quinin", Francisco Ardura "Paquillo" et José Duarte Acuña, le picador Julio Grases "Jirula". Nous avons déjà évoqué le cas dramatique de Saturio Torón, le torero de Tafalla surnommé "El León  navarro" ainsi que Litri II qui commandait l’unité de milice à laquelle appartenait Torón.
A cela se rajoute les exécutions sommaires et les meurtres perpétrés lors des sinistres "promenades" qui se répandaient à la fois d’un côté et de l’autre.

La une du 30 mars 1939


Deux camps se livrèrent de terribles luttes fratricides. Comme pour l’ensemble du peuple espagnol, le mundillo paya le prix fort : hommes et bétail. L’objet ici n’est certainement pas de prendre partie pour les uns ou pour les autres.
Si la tauromachie est un art – nous sommes nombreux à le concevoir –, il faut défendre l’autonomie de cet art tout éphémère soit-il et estimer qu’on ne doit pas juger une œuvre en fonction de la morale, de l’attitude de son auteur.
Tout comme en littérature, par exemple, il faut savoir tracer une frontière étanche entre le Louis-Ferdinand Céline génial de Voyage au bout de la nuit, et celui, abject des pamphlets antisémites. Sachons dissocier l’œuvre de l’artiste, le toreo du torero.  

...

     Aujourd'hui, solstice d'hiver, jour le plus court, mais c'est le début du rallongement de nos journées à venir. Courage !
                                                                               

                                                                                                  Gilbert Lamarque                           
 

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GUERRE CIVILE, FRANQUISME ET TAUROMACHIE II

Publié le par Cositas de toros

   

La Phalange

       Francisco Franco Bahamonde (1892-1975) a fait l’essentiel de sa carrière dans l’armée du Maroc, le tercio, la légion espagnole. Quand éclate la Guerre civile, il organise le transport des troupes insurgées du Maroc en Espagne. Le 28 septembre 1936, auréolé par la prise de Tolède, il est nommé par le Conseil de défense nationale, généralissime, commandant suprême des armées et chef du gouvernement. Chef de la Phalange à partir de 1937, il forme son premier gouvernement le 30 janvier 1938, et devient chef de l’État et du gouvernement avec le titre de Caudillo. C’est le début d’un régime dictatorial qui durera jusqu’à sa mort.

Franco descend El Paseo de la Castellana accompagné du général Saliquet, le 19 mai 1939, point d'orgue des célébrations de la victoire

 

              Les années Franco : 1940-1975

 

     Pour l’avenir, la réduction du nombre des corridas aurait été une sage décision. Ce ne fut pas le cas, le nouveau pouvoir, nous l’avons vu, avait pour tactique de distraire le peuple et d’éviter d’éventuels troubles : Panem et circenses. Des jeux, oui, du pain, cela était plus aléatoire !

Alors la tolérance devint plus large. On vendit n’importe quoi et les figuras se frottèrent les mains. Plus d’émotion mais le public, complice, venait pour la distraction, le spectacle gagnait en esthétique. L’afición était devenue torerista !

Devant ces nouvelles conditions, la décadence s’accéléra avec un nouveau roi, Manolete et, en plus, la généralisation de l’afeitado ; tout ceci jusqu’aux années 1960.

Le bilan de la Guerre civile, violente et traumatisante, est considérable : près de 500 000 morts, des milliers de prisonniers et environ 440 000 exilés. Les conditions de vie des trente millions d’espagnols sont extrêmement dures, les cartes de rationnement circuleront jusqu’en mai 1952 et l’ordre est de rigueur, la Garde civile brutalisant le peuple à la moindre occasion. Pas de liberté d’expression, de pluralité politique, de mixité sociale.

En ces années noires, les arènes apparaissent comme un espace de sérénité et d’oubli où on abandonne ses tracas. Pour le régime en place, les arènes ne sont pas une menace pour la stabilité du pouvoir. Le public peut s’y défouler, libérant ses pulsions, véritable exutoire.

Il faudra attendre le Plan de stabilisation de 1959 pour voir l’Espagne relever la tête et connaître une forte croissance économique. L’arrivée massive des touristes dans les années 1960 permettront aux Espagnols de côtoyer de nombreux étrangers, les arènes gardant leur statut.

Au cours de la longue période de dictature, la société change et se transforme et les Espagnols vont vivre différemment. Et dans l’arène, le torero est au centre de toutes les attentions, c’est l’acteur principal. Le franquisme développe l’image idéalisée de l’homme qui combat avec bravoure et est également très croyant. Ainsi, les toreros servent d’exemples de vertu pour un peuple qui lui, semble avoir perdu beaucoup de ses repères.

La figure du torero a été érigée en mythe par le régime franquiste à des fins de propagande en plus d’avoir détourné le peuple de ses revendications.

Des personnalités taurines incontournables incarnant la longue période de dictature (1939-1975) sont au service du régime, entretenant des relations plus ou moins proches avec le pouvoir et s’en écartant dans et hors des arènes, des relations ambiguës pour le moins. Le torero ne s’associe pas toujours à cette image que le régime érige en modèle.

Trois étapes du Franquisme sont illustrées par trois toreros d’exception.

 

Antoñete

     Ce ne sont certes pas Antoñete qui ne portera jamais de costume de lumières bleu marine, couleur de la Phalange, refusant toujours de toréer devant Franco, son père fut fusillé par les soldats de ce dernier en mai 1940. Manolo Gonzalez et Gregorio Sánchez s’abstinrent eux aussi de toréer devant le dictateur.

……….

Heinrich Himmler

     Entre le 19 et le 24 octobre 1940, le nazi Heinrich Himmler a visité l’Espagne fasciste. Au cours de sa "tournée", il parcourt Tolède, Burgos, Saint-Sébastien et Barcelone mais c’est surtout afin de préparer la rencontre mythique du 23 octobre entre Hitler et Franco à Hendaye. Quoi de mieux pour divertir le délicat leader nazi qu’une corrida ?

 

 

     Une affiche spéciale (photo) a été créée utilisant les couleurs du drapeau nazi et la croix gammée. Cette affiche indique que les femmes doivent assister à l’évènement vêtues du châle et du peigne espagnols classiques. Paradoxalement, le chef sans scrupules des SS est horrifié par le spectacle ! Par chance – pour lui – la pluie oblige la suspension de la corrida.

……….

(La suite de cet article sur ces trois toreros est largement empruntée à Justine Guitard, Les arènes espagnoles sous le franquisme : un espace de "contre-pouvoir" ? Cahiers de civilisation espagnole contemporaine. 2016. Université de Perpignan).

 

Manolete

     

      Manuel Rodríguez Sánchez est le torero de l’après-guerre, il est le symbole personnifiant cette Espagne maussade. « Manolete a le visage triste comme la population meurtrie, il est stoïque dans l’arène comme la population qui doit faire face aux terribles souvenirs et à la répression quotidienne. » Les Espagnols s’identifient à lui. Il les distrait faisant oublier le manque de pain. Le régime s’est servi de son image et l’a détournée à son insu. La presse ne tarit pas d’éloges. Manolete est présenté comme l’ambassadeur du franquisme, comme un héros de cette Espagne : il est, pour bon nombre de critiques, « l’incarnation de l’Espagne héroïque, solitaire dans sa lutte contre le communisme matérialiste et athée. » Bartolomé Bennassar, Histoire de la tauromachie, une société du spectacle. 1993. Lorsqu’il perd la vie à Linares le 29 août 1947, les médias sont dithyrambiques à son égard. Les articles participent au façonnement de l’image élogieuse de Manolete, "héroïsée" par les journalistes après sa mort. Mais il n’est pas uniquement le torero asexué à la triste figure comme le postulent les journalistes de l’époque. Un autre Manolete, peut-être plus sombre pour l’image du régime et moins connu du grand public, se cache, personne plus complexe qu’il n’y paraît.

Il ne participe pas aux corridas trop fortement politisées. « Ainsi, il est le grand absent de la corrida de la Victoire dans les arènes de Madrid le 24 mai 1939 et de celle en l’honneur d’Heinrich Himmler, le 20 octobre 1940. » (Je me permets de rajouter que pour cette première date du 24 mai, Justine Guitard fait une erreur quand à la non participation de Manolete à cet évènement. Rien de plus logique en effet, Manolete est encore novillero, ne prenant l’alternative que le 2 juillet suivant à Séville des mains de Chicuelo !).

     Manolete se déclare apolitique. Alors qu’il se tient à distance du général Franco contrairement à de nombreux toreros qui lient une étroite amitié avec le dictateur, il a de nombreux contacts avec des exilés espagnols. Indalecio Prieto, ministre sous la République et chef du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol en exil jusqu’en 1962, et Antonio Jaén Morente, historien et politicien issu de la gauche républicaine font partie de son cercle de connaissances.

Autre phénomène ambigu : dans les arènes de Valence le 23 juillet 1944, il tue le taureau "Perdigon" qui a entre ses cornes une tache blanche en forme de V. Tous les commentateurs parlent d’une corrida exceptionnelle. Le torero fait empailler la tête de l’animal et l’envoie à Winston Churchill pour le féliciter de sa victoire face aux nazis.

Cet apolitisme est problématique pour le franquisme qui occulte au maximum ces relations qu’entretient le Cordouan avec des républicains espagnols en exil et des hommes politiques qui louent la liberté et dont le régime est profondément hostile.

     

     Dans l’espace des arènes, Manolete devient un demi-dieu, un héros qui peut amener les foules à croire à un avenir meilleur. Parmi la foule, une femme vient régulièrement le voir toréer. Il s’agit de Lupe Sino, actrice espagnole dont il fait la connaissance en 1942 dans un bar madrilène, le Chicote. Dans cette Espagne très catholique, l’union hors mariage est un scandale. La presse ne parle pas de son amie, et même lorsqu’elle apparaît auprès de lui sur une photographie, la légende de l’image et le texte de l’article taisent son existence.

Alors même qu’il est censé être l’idéal vers lequel il faut tendre, cette relation avec Lupe Sino, tant décriée dans l’Espagne franquiste, constitue une sorte de défi au régime.

L’attitude déviante de Manolete échappe à ce régime et à sa volonté de tout contrôler. En présentant officiellement sa compagne aux spectateurs, compagne qui n’est pas son épouse, il est l’auteur d’une véritable provocation à ce régime puritain qui exerce une censure forte. 

     N'oublions pas tout de même que Manolete, sympathisant de la Phalange avant la guerre, a servi comme volontaire dans l'artillerie franquiste bombardant les régions de Cordoue et d'Extremadure. Après le conflit, il refuse de combattre dans la Monumental de Mexico jusqu'à ce que le drapeau de l'Espagne soit levé et non le drapeau républicain ! (les Mexicains ayant des sympathies pour la République).

 

 

Dominguín

Pepe Dominguin, José Martorell, Franco et L.M. Dominguin

     Après la mort de Manolete, c’est le jeune et fougueux Luis Miguel "Dominguín" qui s’impose peu à peu dans les ruedos et qui livre à son tour, sa touche personnelle. Il apporte le renouveau.

Les années 1950 voient le franquisme durablement installé en Espagne grâce au consensus populaire et à la neutralisation de l’opposition.

Contrairement à Manolete, il est grand, beau, élégant, fier. Tantôt apprécié pour ses actes provocateurs, tantôt répudié pour son comportement orgueilleux, Dominguín ne laisse personne indifférent.

Il n’hésite pas à provoquer, à défier le public comme s’il voulait le réveiller de sa longue léthargie. Il fait souvent polémique comme c’est notamment le cas, le 17 mai 1949 dans les arènes madrilènes où, l’index pointé vers le ciel, il se déclare le numéro un de la tauromachie. Les tendidos sont abasourdis par le geste du torero dont le comportement hautain et orgueilleux devient l’image de marque. Le journal ABC parle de l’évènement sans le blâmer et va même jusqu’à justifier son geste.

Ce qui se déroule dans l’espace clos de l’arène n’est que le reflet de la vie qu’il mène à l’extérieur. Personnage à double facette, il est à la fois très proche de Franco et de Picasso, exilé en France. Quand il ne torée pas, il assiste régulièrement à des corridas en tant que spectateur aux côtés d’actrices, Maria Felix, Ava Gardner, Lucia Bose… et apporte ainsi une vague idée d’émancipation qui est susceptible de se cristalliser progressivement dans les mentalités espagnoles.

 

Tolède avril 1954

    La presse nie les relations intimes hors mariage qui unissent Dominguín et l’Américaine Ava Gardner, comme pour occulter cette transgression d’ordre moral. Son aîné Manolete lui avait ouvert la voie ! Dans El Ruedo, il est question de « son amitié avec Ava Gardner. »

Son anticonformisme est révélateur d’une nouvelle époque, celle des années 1950 qui voit l’Espagne sortir progressivement de son isolement international, son économie se redresser, et qui parallèlement assiste au duel dans les arènes de la Péninsule des deux beaux-frères rivaux : Luis Miguel et Antonio Ordoñez. Deux beaux-frères rivaux qui se livrent une lutte sans merci pour devenir le meilleur torero de l’époque, n’est-ce pas contraire à l’idéal franquiste d’une Espagne « une, grande et libre » ? N’est-ce pas une piqûre de rappel de la guerre fratricide qui s’est achevée il y a si peu ? La presse essaie de dépasser cette rivalité délétère et présente les beaux-frères comme deux brillants toreros au style différent.

L’adversité des deux toreros n’est pas toujours mise en avant dans la presse. C’est la lutte contre le toro qui apparaît comme difficile et dangereuse. Les deux personnages sont présentés comme d’excellents matadors qui sont incomparables.

L’arène est cet espace où s’exhibent des évènements qui ne pourraient aucunement se produire dans la vie quotidienne et qui, étrangement échappent au régime. Dominguín tord le cou aux codes de la société franquiste. Il en est probablement conscient, parce que c’est aussi un intellectuel en contact avec des écrivains et des artistes exilés dans le monde entier. Sans doute s’aperçoit-il que l’espace dans lequel il se produit est un "contre-espace", un lieu de "contre-pouvoir" qui glisse des mains du général Franco. Son image de modernité, soignée auprès de personnalités du cinéma comme Ava Gardner ou Lucia Bose, donnent des idées d’émancipation à la population réunie dans les arènes. Et par sa rivalité avec Ordoñez, il vient remettre en question l’un des fondements de l’Espagne franquiste, l’unité nationale.

 

El Cordobés

     

     Dans les années 1960, c’est au tour de Manuel Benitez Pérez "El Cordobés" de faire rêver les foules. C’est l’ère de la croissance économique, de l’entrée massive des touristes sur le sol ibérique, de la consommation de masse. Dans ce contexte, le torero ose tout dans l’arène. Alors que Manolete et Domingín terminent leurs lidias impassibles et impeccables, El Cordobés va véritablement à contre-courant : il est bien le seul à ressortir du coso souillé de boue et de sable, les cheveux en bataille, arborant un large sourire juvénile. Il rompt avec tous les codes de la société et de la corrida espagnoles par sa façon relâchée de toréer, souvent avec dérision. Un vent de nouveautés souffle sur le pays : El Cordobés surfe sur la vague qui lui est plus que favorable. Il est, à lui seul, un divertissement en parodiant les canons tauromachiques habituels. El Cordobés se définit rétrospectivement ainsi :

     « Il y a un public casanier, qui veut du pain et du fromage, du fromage et du pain ; on ne le sort pas de là. Heureusement il y a aussi un public qui aime qu’on lui présente des mets plus variés, et qui souhaite les savourer tous. J’étais un de ces plats rares. » François Zumbielh, Des taureaux dans la tête. 2004.

 

 

     Manuel innove beaucoup avec son saut de la grenouille et l’avionnette, sa façon de marcher. Volontairement le torero révolutionne la tauromachie par son désir de se différencier, tant dans l’arène par son style peu orthodoxe qu’à l’extérieur par son attitude désinvolte et sa jovialité. Pour lui, le spectacle que constitue la corrida n’a rien de triste. Bien au contraire,, c’est un moment ludique où il convient de profiter, de prendre du plaisir lors de chaque passe et surtout de distraire le public. N’ayant reçu aucune formation préalable, il apprend tout de manière empirique, en véritable autodidacte, et masque ses lacunes par l’invention de nouvelles passes et par une prise de risque stupéfiante. Ces nouvelles passes font partie du bagage tremendiste du torero.

 

   

      Les puristes font tout pour détruire son image, pour désacraliser le personnage qu’il incarne. Pour eux, il n’est pas un grand torero, il n’est qu’un bouffon transgresseur. Il n’est pas épargné par la presse spécialisée à ses débuts. Malgré cela, il intéresse les masses. Il constitue un contre-pouvoir, il est l’initiateur du grand fantasme refoulé de la liberté. Puisqu’il est si libre, pourquoi le peuple ne pourrait-il pas s’affranchir du joug franquiste ? S’il a le pouvoir d’agir sans contrainte dans ce lieu clos, la plaza de toros, alors cela peut donner des idées à tout un peuple acculé depuis plus de vingt-cinq par un régime dictatorial et assoiffé de vie, d’émancipation, d’indépendance. La presse finit par se plier au jugement et à l’enthousiasme des masses. Elle n’évoque cependant que la modernité et l’émotion que le torero suscite auprès du public.

Alors que tous ses contemporains portent la coleta, la mèche rebelle et les cheveux en bataille révèlent son hétérodoxie : une nouvelle transgression.

Dans l’espace public des ruedos, il représente l’espoir. « Il était la personnification de leurs rêves, sa gloire était la leur, et c’était sur eux […] que tomberaient les mille éclats de sa victoire. » Larry Collins, Dominique Lapierre, Ou tu porteras mon deuil. 1967.

Pour certains observateurs, le sacre du Cordouan est aussi le signe annonciateur d’autres changements qui ne concernent pas seulement le destin de la Fiesta brava, mais celui de l’Espagne toute entière. Les premières protestations restent timides car le régime est toujours répressif et qu’il n’hésite pas à sanctionner durement les instigateurs de la révolte.

Le peuple se met à rêver et à attendre des jours meilleurs et l’on perçoit un changement de mentalité qui s’entame avec le phénomène El Cordobés.

 

    Ce lieu clos, la plaza de toros, constitue bien un "contre-espace" ou un lieu de "contre-pouvoir" pour diverses raisons. Le lieu, fort symbolique par bien des aspects, est pris d’assaut par le public et sert à oublier le tragique du passé et les difficultés du quotidien, à rêver d’un monde meilleur, d’un monde libre.

Manolete, Dominguín et El Cordobés font partie des instigateurs de ce changement progressif de mentalité. Les arènes, espaces publics, cristallisent les désirs inassouvis des Espagnols.

 

Franco, le crépuscule

     « Aucun mal ne dure cent ans » assure un proverbe espagnol. Le 20 novembre 1975, le général Francisco Franco disparaît finalement à l’âge de 82 ans. La "transition démocratique" peut commencer. Sous la direction de Juan Carlos 1er, l’Espagne se transforme en une monarchie constitutionnelle.

 

 

     Beaucoup considèrent alors, la corrida comme un divertissement nauséabond, pour nostalgiques du franquisme.

Enfin, la corrida n’est ni de droite ni de gauche, mais un art qui exige notre respect où le torero joue sa vie, la mort rodant sans relâche.

 

( Mercredi prochain, 3e et dernière partie.)

                                                                                  Gilbert Lamarque

 

 

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POURQUOI LA MUSIQUE NE JOUE PAS A LAS VENTAS ?

Publié le par Cositas de toros

     Tout ceci s’est passé le 24 mai 1939 dans le silence et dans la honte. C’était lors de la corrida de la Victoire.

La guerre civile avait pris fin dans un pays où tout le monde se réveillait vaincu, pays inondé de morts et de peur.

     

      L’affiche – évoquée dans la première partie de Guerre civile, franquisme et tauromachie – était composée du rejoneador Antonio Cañero et des épées Marcial Lalanda, Vicente Barrera, José Amorós, Domingo Ortega, Pepe Bienvenida et Luis Gómez "El Estudiante".

C’est Antonio Cañero qui codifia la tauromachie à cheval pour une véritable renaissance. Il eut aussi l’idée de se passer de novillero pour la mise à mort du toro, mettant pied à terre et affrontant directement la bête. Il mit également au pont, le costume adopté aujourd’hui par les rejoneadores.

Marcial Lalanda

     Lors de la faena de Lalanda au premier toro de l’après-midi, le public a demandé la musique pour accompagner le travail du droitier de Ribas de Jarama. Les musiciens exécutèrent le paso doble en son honneur.

 

Domingo Ortega

     L’affaire ne serait pas allée plus loin sans le fait que lors de la faena de Domingo Ortega avec le quatrième toro, aucune note ne retentit. Les partisans du Toledano étaient furieux et une invraisemblable échauffourée éclata.

Depuis, Las Ventas n’accorde aucune note lors du déroulement du dernier tiers.

 

Antonio Bienvenida

     En 1966, le 16 octobre, après vint-sept ans, la musique rejoua  le jour des adieux d'Antonio Bienvenida le jour de ses adieux en tant que matador. L’évènement se produisit durant le combat du sixième toro de María Montalvo. Antonio "brinda" son dernier toro à son frère Pepe et, avec la permission du président, la banda de música lança les notes joyeuses d’El Gato Montes.

Depuis, "punto y bola" !

PS. Une erreur dans les dates de parution nous emmène à vous proposer cet article un mardi. Les deux parties qui suivront seront consacrées à la suite de Guerre civile, franquisme et tauromachie comme il était prévu !

                                                                                        Gilbert Lamarque

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AVANT-HIER, HIER, AUJOURD'HUI ET PEUT-ÊTRE DEMAIN

Publié le par Cositas de toros

    En Espagne, "avant-hier", c’était la révolution créée dans le toreo par Juan Belmonte qui paraissait détruire tout ce qui constituait les règles fondamentales du toreo. Elle était basée sur les qualités morales du toro qui permettait ou non, ce "nouveau toreo". Et cela consistait à ce que pris dans le leurre, manié au rythme de la charge, l’animal ne voyait que la flanelle et ne pouvait suivre d’autre chemin que celui qui lui était indiqué.

Belmonte (à droite) et Joselito

      Belmonte, pour l’appliquer, se trouva aux prises avec d’énormes difficultés ; puis, aux côtés de son jeune confrère José Gómez Ortega Gallito, Joselito – dont nous honorons, cette année, la mémoire cent ans après sa disparition –, ayant appris à dominer, il toréa "à sa manière" quand les toros le permettaient ou quand il avait pu les réduire.

       Le bétail n’était déjà plus celui du début du siècle (XXe) ; la région de Salamanque faisait à la corrida un apport massif mais la zootechnie n’avait pas encore réalisé les progrès qui permirent la création du toro "presque régulièrement facile".

Aussi, la période qui fut celle des belles années tauromachiques, "l’Âge d’or" du toreo, celle de l’après-guerre de 1918 jusqu’à la Guerre civile espagnole de 1936, permit de voir une majorité de toros de poids et de respect, "toréés" par une majorité de toreros qui savaient dominer, réduire et profiter de toutes les qualités morales de leurs adversaires. Ils avaient pour nom : Chicuelo, Granero, Marquez, Lalanda, Barrera, Armillita, Manolo Bienvenida, Domingo Ortega. Joselito avait quitté la planète en 1920, Belmonte débutant dans les années 1910, déserta les ruedos en 1936.

Mais pour certains aficionados, cette période fut celle de la monotonie, monotonie que l’on peut appeler "régularité taurine". Ces toreros étaient de qualité relativement égale, ils avaient simplement un genre de toreo différent, soit artistique, soit dominateur dont la confrontation maintenait élevé le niveau de l’afición.

Les toros étaient braves, souvent nobles et leur présentation entretenait l’émotion qui est à la base de la corrida.

Bien sûr, tout n’était pas parfait et la critique s’en donnait à cœur joie. Dans les années 1920, étaient apparus la nouvelle pique, la raie blanche, le caparaçon, la sortie des picadors après la suerte, la suppression des banderilles de feu… la révolution !

De 1936 à 1945, les évènements, les conflits privèrent l’aficionado de son spectacle favori. Lorsqu’il revint aux arènes, la corrida lui avait réservé de grandes surprises.

     Ici, nous pénétrons dans le monde d’"hier".

L’aficionado se trouvait devant un toreo différent, moderne qu’avait créé Manolete. La révolution n’était qu’une nouveauté, un toreo fait de quiétude, statisme et une certaine froideur.

Pour révolutionner un art, vous en conviendrez, il faut, après avoir ébranlé les fondations, faire tomber l’édifice qui reposait dessus et reconstruire sur les ruines. Manolete avait seulement ébranlé l’édifice et ce toreo nouveau comportant une part d’habileté et de facilité, était favorisé par la diminution sans cesse croissante de la taille, du poids, de l’âge et de l’armure de l’animal.

La Guerre civile venait de s’achever et les ganaderias qui survécurent au conflit, n’avaient qu’un maigre choix à offrir. Et les novillos furent vendus comme toros, le guarismo n’était même pas encore en gestation.

Cette marque visible sur l’épaule droite du toro correspond au dernier chiffre de l’"année de l’éleveur" – año ganadero – du 1er juillet de l’année en cours au 30 juin de la suivante. C’est à partir de 1969 que l’on marqua de leur année de naissance les jeunes becerros et becceras. Donc, c’est à partir de 1973 qu’apparut le guarismo "9" des premiers toros de quatre ans.

Imaginez toutes les tricheries auparavant ! Le toro, comme la star défraîchie, cachait son âge à ses fans, mais ici, l’animal se vieillissait !

       … Et malgré tout, Manolete mourut dans l’arène, victime de la seule suerte qui n’avait pas évolué, celle du "moment de vérité" !

Les vieux aficionados, un moment intéressé, se reprirent mais à quoi bon s’indigner et protester, l’évolution se poursuivit et ceux qui auraient pu la ramener à de plus justes proportions ne faisaient rien pour cela. On s’éloignait de plus en plus de l’art orthodoxe de Joselito, de l’art "dissident" de Belmonte et du combat qui leur imposait des qualités exceptionnelles où l’intelligence était opposée à la brutalité.

      Quittons le monde d’"hier".

"Aujourd’hui", nous trouvons encore quelques toreros largos et dominateurs. Par contre à propos des toritos, le campo en vomit des torrents, androïdes producteurs d’oreillettes et d’indultos.

Nous n’allons pas y revenir, sujet sans cesse rabâché. Contentons-nous d’avaler nos rations de guimauve.

     Qu’en sera t’il de "demain" ?

Nous souhaitons vraiment avec force et obstination, un retour aux normes décentes de l’art tauromachique. Les peones courant le toro à une seule main ; les picadors bons cavaliers et vertueux ; le torero redevenu maestro dans sa lidia sérieuse, dominant, exécutant La faena juste, liée, efficace, de longueur soutenable devant un adversaire puissant et pegajoso par excès de bravoure.

Une faena de torero à un toro de combat.

En fait, nous demandons peu, seulement le retour aux sources.

Mais cette requête ressemble plus à une lettre au Père Noël… Noël n’a jamais été si proche !

                                                                               Gilbert Lamarque

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ERREMENTS EN BOURGOGNE

Publié le par Cositas de toros

 

    Dijon, capitale administrative de la Bourgogne, est appréciée comme ambassadrice de la gastronomie. En dehors des vins et de la moutarde – qui monte souvent au nez ses aficionados – nous pouvons également apprécier les escargots, le pain d’épices, la crème de cassis, la potée et le bœuf bourguignons, l’apéritif cher au chanoine Félix Kir et bien d’autres gourmandises.

Mais saviez-vous qu’aux alentours du 14 juillet à la jonction des XIXe et XXe siècles, Dijon avait une autre spécialité, récréative celle-la : la "corrida" ? La corrida dans tous ses états, nouvelle recette, le taureau bourguignon, un dérivé du bœuf !

      Pendant quelques années, la capitale historique du duché de Bourgogne, "la ville aux cent clochers", tout comme ces villes d’un autre climat, ces villes du nord… de la Garonne, Paris comme  Le Havre, Roubaix ou Limoges,… a eu droit aux combats de taureaux.

 

L'entrée du Vélodrome du Parc et le tramway

   

      Les Dijonnais en étaient devenus passionnés avant leur interdiction au tournant du XXe siècle. 5 000 personnes vibraient dans l’ancien Vélodrome du Parc qui fut détruit à la fin des années 1920. Dans l’imaginaire collectif, draps rouges, costumes à paillettes, bêtes à cornes évoquent avant tout l’Espagne, Nîmes, Arles ou encore Dax et Mont-de-Marsan. Mais qui aurait pu imaginer qu’en Bourgogne, dans la cité des Ducs, ce genre d’évènement ait pu avoir lieu et rassembler autant de spectateurs ?

      Ce fut en effet le cas de 1896 à 1902 – 7 ans tout de même ! – lorsqu’une cuadrilla de "toreros" eut l’idée de proposer ce genre de spectacle à l’occasion des Fêtes du 14 juillet.

 

En bas à droite, l'éventail et une scène de corrida

       L’Exposition Universelle et Internationale de juin à octobre 1898 avait inclus divers spectacles taurins.

Le Vélodrome dédié aux évènements populaires pouvait accueillir plusieurs milliers de personnes et bénéficiait de son propre arrêt de tramway. Voilà un endroit idéal pour attirer la curiosité et la soif d’exotisme de la population locale. Dès 1897, la presse de l’époque relate que plus de 5 000 billets de tribune à 1 franc seulement ont été vendus pour assister aux courses de taureaux, soit 15 % de la population ! A Angers, autre ville "taurine", le 10 juillet 1898, le prix des places étaient de 5 et 10 francs. Ces prix ont laissé de nombreux vides dans les tribunes. Ce jour-là, à Dijon, Félix Robert mettait à mort deux toros de Carreros, les chevaux étaient caparaçonnés.

Dans Le Progrès de Côte-d’Or, le 13 juillet 1897, le journaliste se fait même promoteur de l’évènement dijonnais :

               «  Les courses de taureaux, sont une fête pour les yeux, et nul ami de l’esthétique aspect des choses ne saurait se soustraire au charme intense de la corrida. »

      En voila un qui a touché la propina !…

       Une parade était organisée à travers les rues du centre-ville, et les costumes des matadors étaient exposés dans les vitrines du Bazar de la Ménagère, rue de la Liberté. Puis, dès 15h30 précises, le spectacle se déployait. Par la suite, les amateurs du cru pouvaient descendre dans l’arène et tenter de décrocher la cocarde rouge fixée sur la tête d’une vachette.

Récompense promise : 30 francs. En 1897, c’est le garçon-boulanger de la rue Monge André Vaillant, 22 ans, qui eut droit aux honneurs. L’année suivante, son excès de témérité lui coûta la rubrique des faits-divers et un aller simple vers l’hôpital, le visage ensanglanté, sérieusement blessé à la tête.

            Du pain, des jeux et… du sang.

      Soyons honnêtes, au-delà du simple exotisme, c’est bien le spectacle sanguinaire qui fascinait la foule. Lorsque le combat était dangereux ou que le taureau était mis à mort, les Dijonnais hurlaient leur joie.

Voici, résumé comment la presse locale relatait le spectacle dès le lendemain.

 

              « Après une dizaine de passes de muleta, Félix Robert, d’un coup bien dirigé, plante l’épée presque jusqu’à la garde, l’animal arrête son élan, balance son corps, chancelle à peine une minute et s’abat sur le flanc droit. On applaudit à tout rompre. »

 

      Sauf que le taureau n’est pas toujours abattu à chaque combat, ce qui avait le don de provoquer la colère de la foule.

En 1898 et 1899, les résumés des spectacles suivent l’avis du public, qualifiant de peu intéressant un combat où l’issue n’est pas fatale pour l’animal.

Au bout de quelques années seulement, l’évènement qui se voulait populaire a dégénéré. Jusqu’à ce fameux 6 juillet 1902 où Le Progrès titre : « Emeutes au Vélodrome – Courses interdites. »… Avant d’ajouter, non sans une pointe d’ironie : «  Deux matadors ont été blessés – l’un assez grièvement – non par le taureau, mais par les spectateurs qui n’en avaient pas eu pour leur argent. »

Ayant eu écho de l’évènement, la presse parisienne s’en mêle, dénonce – déjà à l’époque – la  barbarie de la tradition tauromachique et insulte largement le caractère primaire de la population dijonnaise. Dès le lendemain, des mesures sont prises : l’administration du Vélodrome annonce l’annulation des spectacles du 14 juillet 1902, remplacés au pied levé par des courses vélocipédiques et une réunion de course d’ânes !

Dans le même temps, le maire Auguste Fournier fait interdire définitivement les courses de taureaux sur le territoire de Dijon dès le 8 juillet 1902 au motif que « ce genre de spectacles à Dijon est de nature à troubler l’ordre public et peut causer des accidents. »

Et la presse locale de conclure, en dessous de l’arrêté municipal : «  C’en est fait de notre naissante réputation de sanguinaire sauvagerie. Nous n’aurons plus l’occasion de nous faire qualifier de cannibales par les journaux parisiens. »

L’humour était sauf.

     L’essor de la "corrida" avait donc gagné la patrie de Bossuet et de Gustave Eiffel ainsi que le territoire, et le taureau devint omniprésent entre spectacles et personnalités, accidents et dramatisation, humour et folklore, arène politique et détournement patriotique.

 

      Revenons ici à l’aspect purement "tauromachique".

 

Pour l’année 1897, Félix Robert effectua les trois paseos.

      Le dimanche 12 juillet, après sauts et écarts et simulacres, à la huitième "course", « la grande, celle de muerte », F. Robert "brinde" : « A la ville de Dijon, à nos libertés tauromachiques, et vive la République ! ».

      « Il rate son premier coup d’épée puis réussit une entière. Le fauve chancelle et s’abat très vite. Le tour de piste du Landais est triomphal. La foule saute en piste, ainsi que le commissaire Pelatan qui dresse un procès-verbal ».

On tuait malgré l’interdiction et on dressait procès-verbal en application de la loi du 2 juillet 1850. Le public "sanguinaire"  était comblé, et l’amende payée.

 

      Le 14 juillet à 15h, c’est encore le plein. « Robert à la "moustache victorieuse" accompagné du sobresaliente Alarcón, "brinde" aux « Dames de Dijon ».

 

      Le dimanche 18 juillet, « Gran corrida espagnole et landaise ». Le temps est lourd et orageux. Officient avec Félix Robert, Manuel Figueras Gallego "Picador de Madrid", le sobresaliente Juan Alarcón et les banderilleros, Eugenio Fernández et Manuel Izquierdo. La cuadrilla landaise était composée de A. Nassiet et Jean-Marie, premiers sauteurs et Navès, Mathieu et Ponty, écarteurs.

 

      Dans la revue bordelaise Toros-Revue du jeudi 13 juillet 1899, un dénommé Rouard signait une reseña-sauce moutarde.

     

       Spectacle du 2 juillet :

 

             « C’est sous un ciel idéalement bleu que s’est déroulée la corrida donnée par Canario et son quadrille qui devaient combattre cinq toros de la manade Benoys. »

 

       Taureaux camarguais et les quatre premiers sont "tués" au simulacre. Le dernier est le seul a être piqué et tué.

 

            « ... Le cinquième bicho doit être mis à mort, il sort du toril peu disposé à attaquer la cavalerie, il prend cependant quatre piques, toutes de refilon, dont une bonne d’Artillero et une bonne et deux mauvaises de Moreno. Adrada lui pose deux paires de banderilles al cuarteo, et Canario une al quiebro. Puis Emilio prend les trasteos, brinde à la ville de Dijon, et après une faena composée exclusivement de naturelles, se profile bien et envoie le bicho ad patres d’une superbe estocade, un peu contraire. L’oreille aurait dû lui être accordée. […] Canario, téméraire à l’excès se prodigue sans compter. C’est un matador d’avenir. Les picadores n’ont pu briller avec le dernier toro qui avait la volonté mais était trop faible. Madronal et Pajarero sont d’excellents peones. »

 

      Le sieur Rouard semble avoir des connaissances et emploie nombre de termes taurins. Canario toréa presque exclusivement par naturelles, action très éloignée des faenas de nos toreros contemporains. Quant à la non attribution d’un trophée, cela semble curieux car on souhaitait caresser le public dans le sens du poil.

 

     Le même signataire récidiva le jeudi 20 juillet dans les feuilles de Toros-Revue pour la deuxième corrida de la saison devant 5 000 spectateurs, 4 toros combattus au simulacre par Método et Canario et 2 autres mis à mort par Antonio Monito.

 

                   « … En résumé, toros bons, peones travailleurs mais pas obéissants, Método et Canario excellents, Monito bon à la muleta mais trop grande mobilité. Public très peu connaisseur, a sifflé injustement. »

 

      Le 16 juillet, les 5 toros étaient de la manade Benoys. J’en conclue que ceux du 14 juillet, aussi.

 

                    « … Les matadors firent des faenas trop mobiles, presque tous les simulacres furent cloués de surprise. Método, passable à la muleta, bien à l’estocade ; Canario très bien à la cape. En résumé, bonne journée. Et maintenant à l’année prochaine. »

 

      Et j’ai retrouvé dans le Toros-Revue du 12 juillet 1900, l’article de notre dévoué revistero pour la course provençale du 8 juillet.

 

                    « Au programme Bayard et Jules Arnaud devaient travailler 6 toros neufs de la manade Saurel d’Arles. La course a été d’une monotonie exaspérante, les toreros attaquant le moins que possible le bétail, qui lui, n’attaquait pas du tout. […] Somme toute, course frigide qu’une température plus froide encore n’a pas contribuer à animer. Messieurs les organisateurs, vous avez une belle revanche à prendre les 14 et 15 juillet. »

 

      Toros-Revue du 25 juillet 1900. Courses provençales.

 

                         « Voilà deux journées néfastes pour l’aficion des Dijonnais, les toros qui les 8 et 14 avaient été mauvais, se sont montrés tout simplement déplorables le 15 ; à tel point que le dernier s’est planté au milieu de l’arène, n’a plus voulu en bouger malgré les efforts des toréadors et n’a pu être ni banderillé, ni travaillé de cape, on le fit rentrer au toril et la course finit de la sorte. Ce fut piteux. Si véritablement ce sont des toros neufs, je n’en fais pas compliment aux ganaderos MM. Saurel frères. […] Pour ce qui est des Administrateurs des arènes du vélodrome, je leur prédis une chose, c’est qu’en s’entêtant à nous donner de pareils spectacles, ils feront déserter leur établissement par les aficionados les plus convaincus.

De telles courses font plus de mal à la tauromachie que les attaques les plus virulentes des adeptes de la SPDA. »

 

      Que rajouter à ceci ?

Par interdiction, le vélodrome retrouva en 1903 le calme de la petite reine et de ses adeptes.

La conduite de certains personnages, qui, sous le nom d'entrepreneurs de corridas et sous le fallacieux prétexte de répandre l'afición en France ne cessaient d'écumer les régions de l'Est et du Nord, où le public étant moins connaisseur était, par la suite, plus à même de se faire exploiter. Tous ces organisateurs avides de gains vite récoltés, ne se souciaient guère de la qualité des spectacles. C’était une véritable pétaudière avec courses hispano-françaises, landaises ou provençales, au simulacre avec souvent de tristes et piètres "toreros" – aucun de ceux cités plus haut n’a été matador d’alternative – , excepté le Landais Félix Robert. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, pour ne pas choquer le spectateur, on fit en sorte de protéger ces misérables chevaux de rebut lors des quelques courses avec mise à mort. C'était un genre de caparaçon fort court, un plastron qui protégeait l'avant du cheval car on craignait la blessure mortelle de face, droit au coeur. Mais ceci ne suffisait pas, le public, au fil des courses ne pouvait rester insensible devant la tripe de rosse fumante. Quant aux toros !!

On ne se souciait pas d’éduquer le public, il n’était comme aujourd’hui, qu’un cochon de payant ! On laissa la situation se gangrener.

Toutes ces arènes du "Nord" ont été très vite désertées par le spectateur et l’impresario n’y trouva plus, bien sûr, son compte. Il y eut outre le désintérêt, les interdictions se greffant sur le malade comme à Dijon.

Actuellement, le nouveau public est ignare ; les SPA, FLAC, CRAC, BOUM (non), HUE (non plus), etc. n’ont pas à s’inquiéter. Le sieur Rouard en 1900, le prédisait déjà « de telles courses font plus de mal à la tauromachie... »

 

      Le Catalan Emilio Soler "Canario" fut l’un des premiers à fouler le sable des arènes en bois de Vic-Fezensac lors d’une novillada le 19 septembre 1904 devant des novillos camarguais. Avant la novillada évoluait "Don Tancredo", l’homme-statue. Quel fut la trajectoire de Canario ? On sait peu de choses. Toujours est-il qu’un Canario hijo, apodo d’un autre Emilio Soler sera tué à Marseille par un toro de Lescot, le 19 octobre 1941. Le fils du précédent ? Possible, les dates concordent.

 

Félix Robert assis à droite

     Pierre Cazenabe dit "Félix Robert" né à Meilhan (Landes) en 1862 avait pris l’alternative à Valence en 1894, il confirma à Madrid le 2 mai 1899. Premier matador d’alternative français.

        Eustasio Rodríguez Páramo "Método", ex-banderillero, "torero" très moyen, est né en 1864 dans la région de Tolède.   

          

                Le taureau de Saulieu.

      

Le Grand Taureau de François Pompon

      Je me prends à rêver que le taureau de Saulieu était un brave…

Dans cette commune qui chaque année au 15 août fête sa majesté le charolais, l’emblème du terroir est de taille et de bronze. Sauf que, ne vous y trompez pas, le taureau de Pompon n’est pas un charolais !

Ce monstre de bronze placide, domine tout à la fois la paisible bourgade de Saulieu, le département de la Côte-d’Or et les vertes solitudes du Morvan.

Fièrement dressé sur une boucle de l’ancienne Nationale 6, à 70 km de Dijon, cette œuvre de François Pompon, sculpteur animalier, né en 1855 ici même à Saulieu, a vu tous ceux qui, de plus en plus vite, fonçaient vers cette cité gastronomique, ce vieil antre où, bien longtemps triompha Alexandre Dumaine et où rayonna par la suite avant de brûler ses ailes, un certain Bernard Loiseau. Ce bel animal de cinq tonnes n’est en réalité qu’une réplique en bronze réalisée grâce à une souscription. L’original vit sa vie au Petit Palais à Paris. La réplique de Saulieu a été inaugurée en 1949 par le maire de l’époque, le chanoine Kir, maire de Dijon, Edouard Herriot, alors président de l’Assemblée nationale, ainsi que le ministre de la Communication venu inaugurer la nouvelle poste et qui n’était autre que François Mitterrand.

Le Grand Taureau fait partie des très nombreuses sculptures de l’artiste qui rejoignit Paris à 20 ans y rencontrant Auguste Rodin. Pompon connaîtra le succès tard, à 65 ans, lorsqu’en 1922, il présente au Salon d’Automne son fameux Ours Blanc, ayant abandonné la banquise pour le musée d’Orsay.

Son Grand Taureau, réalisé à l’échelle, retranscrit à la fois la puissance et la placidité de cet animal symbolique mais en aucune façon, le sculpteur n’avait envisagé un charolais, bête de trait devenue bête à viande, bête rustique et docile. Un concours de circonstance, entre un natif du pays et un pays où le charolais est roi. Ni toro bravo non plus…

             Juin 2012, cyclotourisme.

       « A vélo pour les taureaux »

La misérable FLAC ( Fédération des Luttes pour l’Abolition des Corridas) avait organisé en juin 2012, le parcours reliant Paris à Chambéry pour dénoncer la tauromachie. L’objectif, obtenir un rendez-vous avec les élus de Chambéry et le Conseil général de Savoie – région taurine aux traditions bien ancrées – afin de présenter les méfaits de la corrida sur les enfants et arriver à ce que Chambéry devienne officiellement "Ville anti-corrida" !!! Il est vrai que de nombreux chambériens peuplaient l’été, nos tendidos !

Cinq villes ont été visitées avant Chambéry : Melun, Auxerre, Dijon, Mâcon et Bourg-en-Bresse.

… Je n’ai pas pris connaissance du dénouement de cette virée de cyclotourisme et je m’en bats les flancs !

Mais il est vrai que nos aficionados bourguignons nous manquent terriblement. Ils ne nous offrent plus pendant la merienda, le petit morceau de Chaource et son petit verre de Chablis.

Autres temps, autres mœurs.

             Nationale 6.

  

    

       Dans les années cinquante, cette route légendaire reliait Paris à l’Italie via Lyon et la Savoie traversant la Bourgogne.

Imaginez ces débiles de la FLAC descendant à vélo depuis Paris vers Chambéry, tombant nez à mufle sur le Grand Taureau ! Mais ils l’auraient coulé, le bronze !

 

 

      Raoul Bériel entraîne ses taureaux le long du lac de Kir à l'entrée ouest de Dijon. Attention, M. Bériel, le joug : la SPA, le CRAC, la FLAC... ne vont pas apprécier !

                                                                                Gilbert Lamarque

Jeudi 8 octobre. A l'instant où je termine cet article, l'Assemblée Nationale rejette les trois amendements anti corrida. Ce rejet constitue un message porteur d'espoir ; rejetés les trois amendements visant à interdire la corrida et l'accès aux arènes aux mineurs de moins de 16 ans ! La légitimité de notre culture sort renforcée, toujours plus profondément enracinée dans nos régions. Mais sachons rester vigilants. 

Vendredi 9 octobre. "Et ça continue, d'accord, d'accord..." A Antequera, Finito de Córdoba venu remplacé S. Castella, a "indulté" son second toro, "Doctor" de Zalduendo, noble qui ne prit qu'une pique ! Vendredi 9 octobre, jour de la saint Denis. De Dionusios ou Dionysos, le dieu de la vigne, du vin mais aussi du délire extatique ! Voilà, le public en extase et le vin a certainement débordé. Mais attention, le délire peut s'avérer dangereux !

            

 

     

 

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