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histoire

L'exaspérante altérité

Publié le par Cositas de toros

 … Face sombre, visage lumineux…

 

      Joselito torero très dominateur, au répertoire très large et banderillero exceptionnel, tuait rapidement notamment a recibir. Un torero largo.

Peu de documents filmés à cette époque, sinon la corrida à Madrid du 3 juillet 1914, corrida de la encerrona du maestro avec les toros de Vicente Martínez : corrida de 6 toros + 1 sobrero, triomphale, à l’âge de dix-neuf ans.

Par sa science des toros, il a jeté les bases du toreo moderne et l’aficionado ne peut nier l’apport de Joselito à la tauromachie.

Il restera le torero suprême, lui qui, défiant les anciennes gloires, obligea Bombita et Machaquito à quitter le ruedo. Seul, Belmonte s’opposera à sa suprématie.

Le 2 mai précédant cette corrida du 3 juillet, Belmonte avait signé un de ses grands triomphes.

Si Joselito fut le torero impérieux, technique, Belmonte se montra certes souvent pathétique mais offrant un toreo immobile soulevant une espèce de magie. Du classique chez Gallito, du révolutionnaire chez Juan.

Et ce fameux toreo moderne n’est que le fruit de leur conception différente. Un bémol aux louanges de l’un et de l’autre car peu de détails critiques et même techniques apparaissaient dans les pages des journalistes "gallistes" ou "belmontistes".

Ces deux sommités, pour des personnes modérées, resteront sur la plus haute marche, démonstration faite par la création de la peña Los de José y Juan. Leur rivalité coupera l’Espagne en deux, mais nos deux diestros furent les meilleurs amis du monde.

 

Docteur Jekyll et Mister Hyde

 

Joselito

     Il a été écrit quantité de pages sur Joselito, sa vie, sa carrière… mais était-il le vertueux torero que l’on nous assène sans cesse gentiment ?

N’a t’il pas recherché les facilités occasionnées par un toro amoindri ?

N’a t’il pas "monté" des cartels auxquels il participait afin d’évincer un concurrent encombrant ?

N’a t’il pas, au vu de son succès, de sa notoriété, augmenté ses cachets ?

N’a t’il pas, en additionnant ces trois points, porté préjudice aux aficionados ?

Sa mort prématurée a grandi son image ; Joselito vivant, à la prospérité grandissante, put se permettre plusieurs sorties de route. Il en fut de même de certains autres toreros dominateurs en leur temps.

S’il débuta comme novillero puis comme matador avec beaucoup de zèle, très vite – sa carrière fut courte –, il contraignit les ganaderos à des sélections pour un toro plus facile à toréer, plus léger aussi. Cette action imposa sur le marché les ganaderias d’origine Vistahermosa, laissant la part du pauvre aux autres sangs.

Dans les années 1910, aucun ganadero castillan, andalou ou navarrais n’avait d’autre ambition et d’autre désir que de produire des toros les plus beaux, les plus braves et les plus puissants qu’ils soient.

Belmonte et Joselito arrivèrent, les petits toros aussi et l’art se mesura au nombre de passes.

Précédemment, les faenas du Gallo ou de Gaona étaient moins longues car avec des toros de cinq ans, on ne dépassait pas la vingtaine de passes.

Les toreros des années 20 profitèrent de cette aubaine et exigèrent de surcroît, des honoraires excessifs.

Joselito, conscient de l’éloignement du public causé par le prix du billet, se fit le "promoteur" de grandes plazas comme Séville ou Barcelone. En remplissant ces arènes, le torero recevait un cachet conséquent sans que l’aficionado paya plus cher. Mais encore fallait-il remplir les tendidos !

Joselito et ses deux visages mais sûrement une face ensoleillée plus large, un torero transformé en mythe par sa mort brutale à Talavera de la Reina, sans pouvoir bénéficier des nouvelles formes du toreo dont il fut l’initiateur.

Joselito avait à peine 25 ans quand il rencontra la corne de "Bailador". Ici débuta le mythe.

Belmonte qui connut ses premiers triomphes au printemps 1912, rangea ses outils en 1936, sa carrière fut plus longue certes, que celle de l’infortuné Joselito, son existence aussi bien que sa conclusion fut moins glorieuse. Il mit fin à ses jours, se tirant une balle dans la tête, le 8 avril 1962, il flirtait avec ses 70 ans.

     L’année passée fut celle des hommages à Joselito à l’occasion des 100 ans de sa disparition et il est bon aussi d’effleurer les zones plus sombres de ces preux maestros. Tout ceci n’enlevant rien à l’énorme personnalité de José Gómez Ortega alias Joselito et de ses semblables.

 

Les critiques abondent

 

Juan Belmonte

     Juan Belmonte, le novateur, écrit dans ses mémoires rédigées en 1935 par Manuel Chaves Nogales : « Actuellement, le torero fait tout ce qu’il veut avec le toro. Il ne lui manque plus que d’apprendre à le manger vivant. Par ce chemin, la lidia devient fatalement un spectacle de cirque au goût moderne. Mais l’élément dramatique, l’émotion, l’angoisse sublime de la lutte sauvage se sont perdus. La technique du toreo est chaque jour plus parfaite. On torée chaque jour mieux, plus près, plus artistiquement… et, cependant, les toros offrent, chaque jour, moins d’intérêt. »

     Joseph Fourniol, pionnier de l’afición vicoise, revenant en 1945 des corridas du Pilar à Saragosse, déclarait qu’au troisième toro on avait déjà l’impression d’avoir tout vu… et même assez vu. Cela était plus tard dans le temps.

     Un autre témoin de l’époque est intéressant à suivre. Il s’agit de Jean Cistac de la Rainais "Juan Leal" (Bordeaux 1895 – Pau 1979) – déjà évoqué dans ce blog – qui publia son premier compte-rendu dans la revue toulousaine Le Toril en 1922. Il était témoin des œuvres de Machaquito, Bombita, Rafael El Gallo ou Cagancho ainsi que de Joselito (peu) et Belmonte. Il avait une conception "classique" de l’afición. Il se battait sans cesse contre les fausses valeurs de la torería, « les joliesses du toreo tarabiscoté, l’esthétisme à tout prix et l’amoindrissement corollaire de la sauvagerie du toro. » Le Paseo des ombres. Tome 1. Atlantica 2001. Juan Leal restera ce critique taurin prestigieux qui influença de nombreuses générations d’aficionados. Un vrai défenseur du vrai toro sans quoi il n’y aurait pas de vraie corrida.

Voyant l’Espagne taurine en observateur intransigeant, voici ce qu’il écrivait en 1950 :

     « Le mal est venu du rôle prépondérant qu’a, là aussi, pris la presse dans le lancement et le maintien à leur rang, le soutien des vedettes. Un torero se lance comme un dentifrice, un stylographe ou un apéritif. Quand un garçon doué a eu quelques succès légitimes, un "apoderado", un manager, qui croit en son avenir, l’adopte. Dans tous les endroits importants où se célèbrent des corridas, il assure pour le pousser, le concours de journalistes douteux, critiques marrons. Ceux-ci, dès lors, ne cessent d’imprimer le nom et la photo du matador, à tout propos et même hors de propos. Ainsi crée-t’on l’obsession, la frénésie de le voir à tout prix, qui fait qu’un impresario acceptera de lui payer des cachets astronomiques, sur lesquels il y aura de fortes ristournes pour ceux qu’on commence à nommer "les maquereaux de la corrida", d’un terme dont on nous pardonnera la triviale verdeur, pour sa puissance et sa justesse expressive. Les moindres succès sont mués en triomphes indescriptibles. Les échecs même deviennent des victoires dans les éditions destinées à être lues loin de l’endroit où le matador a flanché ! Par ces méthodes, pour lesquelles il n’y eut jamais de frontières fermées, un matador de second plan a vu, en France, en 1946, ses cachets escalader les hauteurs jusque là réservées aux vedettes. Et, en Espagne, Manolete et le Mexicain Arruza ont encaissé par soirée des honoraires scandaleux de 50.000 douros, plus de trois millions de francs à ce moment-là . »…

Puis, « A Barcelone, autrefois le fief du bétail léger et jeune, cher aux primats du jour, le vent a tourné au point que c’est là qu’en 1947 et 1948 on a vu le plus de toros présentés comme ils doivent l’être. Mais l’insignifiance de certains lots, celui en particulier avec lequel Luis Miguel Dominguín, qui y avait invité à ses frais, la presse de toute l’Espagne, toréa seul une demi-douzaine de cabris, plus un réserve à peine un peu plus grand et sans doute du même aussi jeune âge, donne à penser que, dans cette ville cosmopolite, l’atmosphère taurine n’est pas encore devenue celle de Bilbao, puisqu’on y goûta Dominguín pour ses quites variés, tantôt en gaoneras, tantôt en faroles, au point de l’égaler à Joselito. »

 

Manolete...

     Nous l’avons vu, après l’Âge d’Or, succéda l’après-guerre, époque dominée par Manolete…

Le peintre Roberto Domingo répondait à une question sur ce qu’il pensait du cordouan : « Oui, bien sûr, c’est un grand torero, mais si monotone ! »…

et son toreo de profil !

Manolete, en qui on voulut voir le génie du toreo dit statutaire.

« L’homme de profil s’efface dans la zone défilée par rapport à la trajectoire des cornes. Il ne dévie plus le toro. Il le laisse passer droit, se rangeant le long de son chemin, bien qu’ensuite, au moins dans les passes en rond, il le fasse en "courant la main" tourner autour de lui. Mais, alors, il ne commence à guider sa course qu’après que la tête dangereuse a passé. »

"Islero" avait été "afeité" deux fois, sa tête disparut, enterrée on ne sait où. Camara reignait en maître et si on "afeite" des cornes pour tel ou untel, les autres toreros à l'affiche le savent et s'ils ne pipent mot, vous comprenez qu'ils avaient aussi quelque intérêt. 

 

 

     Depuis Manolete, la critique a toléré, avec une complaisance coupable, servir de profil les suertes qui doivent l’être de face alors qu’à toutes les époques, c’était le fait des mauvais toreros. Belmonte, lui, fut applaudi, citant presque toujours de face, chargeant la suerte.

L’alegria, dans le toreo, c’est le plaisir, la joie, la vie, une dose de légère fantaisie, une dose de grâce virile. Manolete en fut exempt, détenteur d’une austérité guindée, d’une tristesse peut-être due à l’absence du vrai toro ! (hum !)

Dominguín...

     … « Faire tourner le toro autour de soi et à la poursuite du leurre, en prolongeant la suerte le plus longtemps possible, comme le fit, en mai 1949, à Madrid, après l’avoir mis au point à la Feria de Séville, Luis Miguel Dominguin, le tordre sur lui-même dans le moins d’espace, et le tenir le mufle constamment dans le sable, non seulement servent à la défense de l’homme, mais brisent beaucoup plus durement que le toreo plus large et plus haut les moyens physiques des toros qu’on réclame par ailleurs plus légers, pour qu’ils s’essoufflent moins vite, et plus jeunes, afin qu’ils passent plus de temps et dans plus de suertes, sans se lasser ,– mais qui, du coup, sont infiniment moins redoutables. C’est en ceci, et en ce qu’on loue comme prouesses des manœuvres dont l’effet est au contraire dans le sens de la réduction du risque, que ce toreo entre dans le cadre de l’illusionnisme et s’incorpore aux artifices. »

 

 

     … Et les publicités se multiplièrent par le développement de la photographie et chacun entreprit de prendre la posture, de cape ou de muleta.

Pourtant, seul le geste compte.

     On ne peut pas décréter qu’avant 1910 environ, la corrida n’était que mobilité et "lourdeur" ou que l’attrait artistique du toreo est né avec Belmonte. Dans le dernier quart du XIXe siècle, l’art de la lidia avait connu une ère de splendeur haussée par Lagartijo, soutenue par la suite par Antonio Fuentes et Guerrita. Plus tard, certains considérèrent que l’art de toréer démarra avec Manolete, Belmonte étant déjà ringardisé.

Enfin, l’art reste l’art sans progrès particuliers, simplement se succèdent des étapes d’esthétiques différentes. La corrida en tant qu’art ne sera jamais moderne ou démodée.

Pour en revenir à la séance photos, laissant de côté les fameuses postures, il est indéniable lorsqu’on regarde des photos des années 1900/1915, que les toros étaient grands, charpentés et terriblement armés. Ils sont dans l’histoire du toreo, les plus durs, les plus grands. Ce sont eux qui résistèrent à la pique la plus meurtrière à jamais employée, celle de 1906 qui était sans rondelle d’arrêt !

Les années passèrent, les toros rétrécirent avec toutes leurs tares, pour grandir à nouveau mais complètement vidés des qualités intrinsèques du bravo.

Le toro reste l’axe du spectacle, son facteur impératif.

 

Ojeda...

 

   

      … Mais avant de revoir les toros grandir, on remarqua, certains admirèrent Paco Ojeda, la vedette dont José Luis Marca, son beau-père, l’apoderado des figuras, garantit le succès par les "jolis" petits toros bien choisis. En 1983, à Mont-de-Marsan, ses compagnons profitèrent de l’aubaine : Niño de la Capea et surtout El Yiyo triomphant avec quatre oreilles. Super toreo du trio avec de super… petits La Quinta ! Mais le trapío de certains et les armures des autres n’effacèrent pas malgré tout, leurs qualités devant la muleta. Je ne retournais pas au Plumaçon pour l’édition 84. Paco ne revint pas en 85, je repris un billet pour 86 car au cartel était inscrit l’étoile montante Joselito (José Miguel Arroyo). La star réapparut en 1992 pour son ultime paseo voisinant avec Ortega Cano et Rafi Camino. Les six créatures de Sepulveda étaient légères et commodes d’armure. Vous auriez pu les invitez chez vous, le mobilier du salon n’en aurait pas pâti ! Ojeda écouta deux silences, l’ombre de lui-même, le ver se tortillait dans le fruit. Sa carrière se termina bien vite pour des raisons de santé. Il retourna plus tard dans les ruedos, juché sur un canasson, son autre passion.

 

« Si la mémoire divise, écrit Pierre Nora, l’Histoire peut rassembler. »

 

     L’aficionado sait pertinemment que "tout n’était pas mieux avant". Aujourd’hui encore et toujours, quelle n’est pas la figura qui n’exige pas tel élevage, tels compagnons de cartel, et si l’âge le lui permet, ne pas être chef de lidia et tout ceci au prix fort.

Déjà au milieu du siècle dernier, certains aficionados patentés faisaient part de leur impression que la fiesta mourrait d’une agonie précipitée par la mentalité des protagonistes.

2021, oui, la fiesta est sous assistance respiratoire et non pas seulement à cause du coronavirus.

 

     Quant à nous, aficionados, efforçons-nous de vivre avec notre temps en gardant nos rêves, nos illusions et surtout notre esprit critique. N’oublions jamais que nous sommes un des acteurs du spectacle, que le torero doit en mesurer l’importance et que le-dit spectacle ne doit jamais entrer dans la banalité, sa perte d’authenticité est l’invitation à une mort certaine.

                                                              Gilbert Lamarque

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GUERRE CIVILE, FRANQUISME ET TAUROMACHIE III

Publié le par Cositas de toros


                Un peu d’histoire

     Nous avons abordé le déroulement de cette période en Espagne. Qu’en est-il en France ?
Le début des années 1930 fut un temps de grande agitation politique. Manifestations et affrontements se succédaient. L’épisode le plus marquant reste le 6 février 1934 avec la manifestation sanglante des "ligues", mouvements d’extrême-droite surtout, parmi lesquels se firent remarquer les Croix-de-Feu et les Jeunesses patriotes. Bilan : 16 morts et 2 000 blessés. S’ensuivit le 12 février une grève générale organisée par la gauche. En juillet, une grande manifestation de la gauche unie – cela a existé… – à Paris, verra l’alliance des partis communiste (Maurice Thorez) et socialiste (Léon Blum élu à la tête de la SFIO), que rapproche leur refus du fascisme qui monte en Europe. L’année suivante, le parti radical-socialiste les rejoindra. D’où, en avril 1939, la victoire électorale du Front Populaire dont Léon Blum sera le président.

 



     Le 20 juillet 1936, il n’y a aucun doute dans l’esprit de Léon Blum : le Front populaire français doit soutenir le Frente popular au pouvoir à Madrid, menacé par un soulèvement militaire déclenché au Maroc espagnol le soir du 17 juillet et le lendemain dans la Péninsule. Rien ne se passera comme prévu. Les trois grandes démocraties occidentales – la France, le Royaume-Uni et les États-Unis – vont refuser d’aider la République espagnole, en adoptant une funeste stratégie de "non-intervention". Une faute politique gravissime qui allait coûter cher au peuple espagnol.

 

Real Maestranza de Séville, octobre 1936

...  
     Pour en revenir à la tauromachie, la presse de l’époque propose une liste interminable de chroniques sur la déchirure que les combats ont causé dans le milieu taurin comme dans toute l’Espagne. La guerre a marqué très tôt la vie des toreros, des éleveurs et des hommes d’affaires. Festivals, corridas aux services des causes respectives se sont multipliés dans tout le territoire. La différence se remarquait dans les ruedos par les paseillos qui se faisaient, soit avec le poing fermé, soit avec le bras levé !

 

Niño de la Palma


Dans les plazas républicaines, les toreros – nous en avons cités quelques uns auparavant – Chicuelo, Cagancho, El Gallo, Niño de la Palma, père d'Antonio Ordoñez, El Estudiano, Maravilla, Juan Ruiz de la Rosa, Guerrita chico, Enrique Torres, Manolo Martínez se sont battus ainsi que Vicente Barrera, Jaime Noain et d’autres.

 

Machaquito

 

Victoriano de la Serna

 

     

 

 

 

 

 

   

     Quelques grands matadors surpris par le début des hostilités en territoire républicain – nous  l’avons quelque peu abordé – comme Marcial Lalanda, Domingo Ortega ou les frères Bienvenida se sont ensuite battus pour la cause nationaliste, comme Manolete, Machaquito, Platerito, Juan Belmonte et son fils Juanito, Victoriano de la Serna ou Antonio Márquez.
Les éleveurs ont été la cible de la répression dans la zone républicaine.

 

Armoiries des ducs de Veragua

     On peut citer les meurtres entre autres de Cristóbal Colón y Aguilera, 15e duc de Veragua, de Tomás  Murube, d’Argimiro Pérez Tabernero et ses fils Fernando, Juan et Eloy ainsi qu’une douzaine d’éleveurs, tous considérés comme fascistes.
La répression avait aussi pour cible les toreros – épisode évoqué précédemment – . Valencia II assassiné à Madrid le 18 décembre 1936 à 38 ans. Plus dramatique encore, le sort des neuf proches de Marcial Lalanda assassinés dans la zone républicaine en août 1936, ainsi que les banderilleros anarchistes de Grenade Francisco Galadí Melgar et Joaquín Arcollas Cabezas "Magarza" exécutés le 18 août à Viznar avec le poète Federico García Lorca par des rebelles anti-républicains.

Joaquín Arcollas Cabezas et Francisco Galadí Melgar


     Dans les rangs franquistes, Marcial Lalanda et les frères Manolo et Pepe Bienvenida se sont battus, incorporés dans la colonne du Colonel Sáenz de Buruaga ; Manolete en tant que soldat d’artillerie sur le front de Cordoue – déjà évoqué –, et  Domingo Dominguín, père de Luis Miguel, qui a été blessé.

 

José Garcia Carranza "El Algabeño hijo"

     El Algabeño, le banderillero Fernando Gracia et le torero Félix García sont tombés au combat. El Algabeño, agent de liaison du général Queipo de Llano - nous l'avons vu précédemment -  tué le 30 décembre 1936, interrompit sa carrière en 1929 à la suite d'une grave blessure subie dans les arènes de Bayonne, le 28 septembre. Il reparaît en 1933 pour une courte carrière d'un an en tant que rejoneador.

 


     Du côté de la République, les toreros Cayetano de la Torre, Morateño et Ramón Torres, décédé en tant que pilote, sont eux aussi morts au combat ; également les banderilleros Pedro Gómez "Quinin", Francisco Ardura "Paquillo" et José Duarte Acuña, le picador Julio Grases "Jirula". Nous avons déjà évoqué le cas dramatique de Saturio Torón, le torero de Tafalla surnommé "El León  navarro" ainsi que Litri II qui commandait l’unité de milice à laquelle appartenait Torón.
A cela se rajoute les exécutions sommaires et les meurtres perpétrés lors des sinistres "promenades" qui se répandaient à la fois d’un côté et de l’autre.

La une du 30 mars 1939


Deux camps se livrèrent de terribles luttes fratricides. Comme pour l’ensemble du peuple espagnol, le mundillo paya le prix fort : hommes et bétail. L’objet ici n’est certainement pas de prendre partie pour les uns ou pour les autres.
Si la tauromachie est un art – nous sommes nombreux à le concevoir –, il faut défendre l’autonomie de cet art tout éphémère soit-il et estimer qu’on ne doit pas juger une œuvre en fonction de la morale, de l’attitude de son auteur.
Tout comme en littérature, par exemple, il faut savoir tracer une frontière étanche entre le Louis-Ferdinand Céline génial de Voyage au bout de la nuit, et celui, abject des pamphlets antisémites. Sachons dissocier l’œuvre de l’artiste, le toreo du torero.  

...

     Aujourd'hui, solstice d'hiver, jour le plus court, mais c'est le début du rallongement de nos journées à venir. Courage !
                                                                               

                                                                                                  Gilbert Lamarque                           
 

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GUERRE CIVILE, FRANQUISME ET TAUROMACHIE II

Publié le par Cositas de toros

   

La Phalange

       Francisco Franco Bahamonde (1892-1975) a fait l’essentiel de sa carrière dans l’armée du Maroc, le tercio, la légion espagnole. Quand éclate la Guerre civile, il organise le transport des troupes insurgées du Maroc en Espagne. Le 28 septembre 1936, auréolé par la prise de Tolède, il est nommé par le Conseil de défense nationale, généralissime, commandant suprême des armées et chef du gouvernement. Chef de la Phalange à partir de 1937, il forme son premier gouvernement le 30 janvier 1938, et devient chef de l’État et du gouvernement avec le titre de Caudillo. C’est le début d’un régime dictatorial qui durera jusqu’à sa mort.

Franco descend El Paseo de la Castellana accompagné du général Saliquet, le 19 mai 1939, point d'orgue des célébrations de la victoire

 

              Les années Franco : 1940-1975

 

     Pour l’avenir, la réduction du nombre des corridas aurait été une sage décision. Ce ne fut pas le cas, le nouveau pouvoir, nous l’avons vu, avait pour tactique de distraire le peuple et d’éviter d’éventuels troubles : Panem et circenses. Des jeux, oui, du pain, cela était plus aléatoire !

Alors la tolérance devint plus large. On vendit n’importe quoi et les figuras se frottèrent les mains. Plus d’émotion mais le public, complice, venait pour la distraction, le spectacle gagnait en esthétique. L’afición était devenue torerista !

Devant ces nouvelles conditions, la décadence s’accéléra avec un nouveau roi, Manolete et, en plus, la généralisation de l’afeitado ; tout ceci jusqu’aux années 1960.

Le bilan de la Guerre civile, violente et traumatisante, est considérable : près de 500 000 morts, des milliers de prisonniers et environ 440 000 exilés. Les conditions de vie des trente millions d’espagnols sont extrêmement dures, les cartes de rationnement circuleront jusqu’en mai 1952 et l’ordre est de rigueur, la Garde civile brutalisant le peuple à la moindre occasion. Pas de liberté d’expression, de pluralité politique, de mixité sociale.

En ces années noires, les arènes apparaissent comme un espace de sérénité et d’oubli où on abandonne ses tracas. Pour le régime en place, les arènes ne sont pas une menace pour la stabilité du pouvoir. Le public peut s’y défouler, libérant ses pulsions, véritable exutoire.

Il faudra attendre le Plan de stabilisation de 1959 pour voir l’Espagne relever la tête et connaître une forte croissance économique. L’arrivée massive des touristes dans les années 1960 permettront aux Espagnols de côtoyer de nombreux étrangers, les arènes gardant leur statut.

Au cours de la longue période de dictature, la société change et se transforme et les Espagnols vont vivre différemment. Et dans l’arène, le torero est au centre de toutes les attentions, c’est l’acteur principal. Le franquisme développe l’image idéalisée de l’homme qui combat avec bravoure et est également très croyant. Ainsi, les toreros servent d’exemples de vertu pour un peuple qui lui, semble avoir perdu beaucoup de ses repères.

La figure du torero a été érigée en mythe par le régime franquiste à des fins de propagande en plus d’avoir détourné le peuple de ses revendications.

Des personnalités taurines incontournables incarnant la longue période de dictature (1939-1975) sont au service du régime, entretenant des relations plus ou moins proches avec le pouvoir et s’en écartant dans et hors des arènes, des relations ambiguës pour le moins. Le torero ne s’associe pas toujours à cette image que le régime érige en modèle.

Trois étapes du Franquisme sont illustrées par trois toreros d’exception.

 

Antoñete

     Ce ne sont certes pas Antoñete qui ne portera jamais de costume de lumières bleu marine, couleur de la Phalange, refusant toujours de toréer devant Franco, son père fut fusillé par les soldats de ce dernier en mai 1940. Manolo Gonzalez et Gregorio Sánchez s’abstinrent eux aussi de toréer devant le dictateur.

……….

Heinrich Himmler

     Entre le 19 et le 24 octobre 1940, le nazi Heinrich Himmler a visité l’Espagne fasciste. Au cours de sa "tournée", il parcourt Tolède, Burgos, Saint-Sébastien et Barcelone mais c’est surtout afin de préparer la rencontre mythique du 23 octobre entre Hitler et Franco à Hendaye. Quoi de mieux pour divertir le délicat leader nazi qu’une corrida ?

 

 

     Une affiche spéciale (photo) a été créée utilisant les couleurs du drapeau nazi et la croix gammée. Cette affiche indique que les femmes doivent assister à l’évènement vêtues du châle et du peigne espagnols classiques. Paradoxalement, le chef sans scrupules des SS est horrifié par le spectacle ! Par chance – pour lui – la pluie oblige la suspension de la corrida.

……….

(La suite de cet article sur ces trois toreros est largement empruntée à Justine Guitard, Les arènes espagnoles sous le franquisme : un espace de "contre-pouvoir" ? Cahiers de civilisation espagnole contemporaine. 2016. Université de Perpignan).

 

Manolete

     

      Manuel Rodríguez Sánchez est le torero de l’après-guerre, il est le symbole personnifiant cette Espagne maussade. « Manolete a le visage triste comme la population meurtrie, il est stoïque dans l’arène comme la population qui doit faire face aux terribles souvenirs et à la répression quotidienne. » Les Espagnols s’identifient à lui. Il les distrait faisant oublier le manque de pain. Le régime s’est servi de son image et l’a détournée à son insu. La presse ne tarit pas d’éloges. Manolete est présenté comme l’ambassadeur du franquisme, comme un héros de cette Espagne : il est, pour bon nombre de critiques, « l’incarnation de l’Espagne héroïque, solitaire dans sa lutte contre le communisme matérialiste et athée. » Bartolomé Bennassar, Histoire de la tauromachie, une société du spectacle. 1993. Lorsqu’il perd la vie à Linares le 29 août 1947, les médias sont dithyrambiques à son égard. Les articles participent au façonnement de l’image élogieuse de Manolete, "héroïsée" par les journalistes après sa mort. Mais il n’est pas uniquement le torero asexué à la triste figure comme le postulent les journalistes de l’époque. Un autre Manolete, peut-être plus sombre pour l’image du régime et moins connu du grand public, se cache, personne plus complexe qu’il n’y paraît.

Il ne participe pas aux corridas trop fortement politisées. « Ainsi, il est le grand absent de la corrida de la Victoire dans les arènes de Madrid le 24 mai 1939 et de celle en l’honneur d’Heinrich Himmler, le 20 octobre 1940. » (Je me permets de rajouter que pour cette première date du 24 mai, Justine Guitard fait une erreur quand à la non participation de Manolete à cet évènement. Rien de plus logique en effet, Manolete est encore novillero, ne prenant l’alternative que le 2 juillet suivant à Séville des mains de Chicuelo !).

     Manolete se déclare apolitique. Alors qu’il se tient à distance du général Franco contrairement à de nombreux toreros qui lient une étroite amitié avec le dictateur, il a de nombreux contacts avec des exilés espagnols. Indalecio Prieto, ministre sous la République et chef du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol en exil jusqu’en 1962, et Antonio Jaén Morente, historien et politicien issu de la gauche républicaine font partie de son cercle de connaissances.

Autre phénomène ambigu : dans les arènes de Valence le 23 juillet 1944, il tue le taureau "Perdigon" qui a entre ses cornes une tache blanche en forme de V. Tous les commentateurs parlent d’une corrida exceptionnelle. Le torero fait empailler la tête de l’animal et l’envoie à Winston Churchill pour le féliciter de sa victoire face aux nazis.

Cet apolitisme est problématique pour le franquisme qui occulte au maximum ces relations qu’entretient le Cordouan avec des républicains espagnols en exil et des hommes politiques qui louent la liberté et dont le régime est profondément hostile.

     

     Dans l’espace des arènes, Manolete devient un demi-dieu, un héros qui peut amener les foules à croire à un avenir meilleur. Parmi la foule, une femme vient régulièrement le voir toréer. Il s’agit de Lupe Sino, actrice espagnole dont il fait la connaissance en 1942 dans un bar madrilène, le Chicote. Dans cette Espagne très catholique, l’union hors mariage est un scandale. La presse ne parle pas de son amie, et même lorsqu’elle apparaît auprès de lui sur une photographie, la légende de l’image et le texte de l’article taisent son existence.

Alors même qu’il est censé être l’idéal vers lequel il faut tendre, cette relation avec Lupe Sino, tant décriée dans l’Espagne franquiste, constitue une sorte de défi au régime.

L’attitude déviante de Manolete échappe à ce régime et à sa volonté de tout contrôler. En présentant officiellement sa compagne aux spectateurs, compagne qui n’est pas son épouse, il est l’auteur d’une véritable provocation à ce régime puritain qui exerce une censure forte. 

     N'oublions pas tout de même que Manolete, sympathisant de la Phalange avant la guerre, a servi comme volontaire dans l'artillerie franquiste bombardant les régions de Cordoue et d'Extremadure. Après le conflit, il refuse de combattre dans la Monumental de Mexico jusqu'à ce que le drapeau de l'Espagne soit levé et non le drapeau républicain ! (les Mexicains ayant des sympathies pour la République).

 

 

Dominguín

Pepe Dominguin, José Martorell, Franco et L.M. Dominguin

     Après la mort de Manolete, c’est le jeune et fougueux Luis Miguel "Dominguín" qui s’impose peu à peu dans les ruedos et qui livre à son tour, sa touche personnelle. Il apporte le renouveau.

Les années 1950 voient le franquisme durablement installé en Espagne grâce au consensus populaire et à la neutralisation de l’opposition.

Contrairement à Manolete, il est grand, beau, élégant, fier. Tantôt apprécié pour ses actes provocateurs, tantôt répudié pour son comportement orgueilleux, Dominguín ne laisse personne indifférent.

Il n’hésite pas à provoquer, à défier le public comme s’il voulait le réveiller de sa longue léthargie. Il fait souvent polémique comme c’est notamment le cas, le 17 mai 1949 dans les arènes madrilènes où, l’index pointé vers le ciel, il se déclare le numéro un de la tauromachie. Les tendidos sont abasourdis par le geste du torero dont le comportement hautain et orgueilleux devient l’image de marque. Le journal ABC parle de l’évènement sans le blâmer et va même jusqu’à justifier son geste.

Ce qui se déroule dans l’espace clos de l’arène n’est que le reflet de la vie qu’il mène à l’extérieur. Personnage à double facette, il est à la fois très proche de Franco et de Picasso, exilé en France. Quand il ne torée pas, il assiste régulièrement à des corridas en tant que spectateur aux côtés d’actrices, Maria Felix, Ava Gardner, Lucia Bose… et apporte ainsi une vague idée d’émancipation qui est susceptible de se cristalliser progressivement dans les mentalités espagnoles.

 

Tolède avril 1954

    La presse nie les relations intimes hors mariage qui unissent Dominguín et l’Américaine Ava Gardner, comme pour occulter cette transgression d’ordre moral. Son aîné Manolete lui avait ouvert la voie ! Dans El Ruedo, il est question de « son amitié avec Ava Gardner. »

Son anticonformisme est révélateur d’une nouvelle époque, celle des années 1950 qui voit l’Espagne sortir progressivement de son isolement international, son économie se redresser, et qui parallèlement assiste au duel dans les arènes de la Péninsule des deux beaux-frères rivaux : Luis Miguel et Antonio Ordoñez. Deux beaux-frères rivaux qui se livrent une lutte sans merci pour devenir le meilleur torero de l’époque, n’est-ce pas contraire à l’idéal franquiste d’une Espagne « une, grande et libre » ? N’est-ce pas une piqûre de rappel de la guerre fratricide qui s’est achevée il y a si peu ? La presse essaie de dépasser cette rivalité délétère et présente les beaux-frères comme deux brillants toreros au style différent.

L’adversité des deux toreros n’est pas toujours mise en avant dans la presse. C’est la lutte contre le toro qui apparaît comme difficile et dangereuse. Les deux personnages sont présentés comme d’excellents matadors qui sont incomparables.

L’arène est cet espace où s’exhibent des évènements qui ne pourraient aucunement se produire dans la vie quotidienne et qui, étrangement échappent au régime. Dominguín tord le cou aux codes de la société franquiste. Il en est probablement conscient, parce que c’est aussi un intellectuel en contact avec des écrivains et des artistes exilés dans le monde entier. Sans doute s’aperçoit-il que l’espace dans lequel il se produit est un "contre-espace", un lieu de "contre-pouvoir" qui glisse des mains du général Franco. Son image de modernité, soignée auprès de personnalités du cinéma comme Ava Gardner ou Lucia Bose, donnent des idées d’émancipation à la population réunie dans les arènes. Et par sa rivalité avec Ordoñez, il vient remettre en question l’un des fondements de l’Espagne franquiste, l’unité nationale.

 

El Cordobés

     

     Dans les années 1960, c’est au tour de Manuel Benitez Pérez "El Cordobés" de faire rêver les foules. C’est l’ère de la croissance économique, de l’entrée massive des touristes sur le sol ibérique, de la consommation de masse. Dans ce contexte, le torero ose tout dans l’arène. Alors que Manolete et Domingín terminent leurs lidias impassibles et impeccables, El Cordobés va véritablement à contre-courant : il est bien le seul à ressortir du coso souillé de boue et de sable, les cheveux en bataille, arborant un large sourire juvénile. Il rompt avec tous les codes de la société et de la corrida espagnoles par sa façon relâchée de toréer, souvent avec dérision. Un vent de nouveautés souffle sur le pays : El Cordobés surfe sur la vague qui lui est plus que favorable. Il est, à lui seul, un divertissement en parodiant les canons tauromachiques habituels. El Cordobés se définit rétrospectivement ainsi :

     « Il y a un public casanier, qui veut du pain et du fromage, du fromage et du pain ; on ne le sort pas de là. Heureusement il y a aussi un public qui aime qu’on lui présente des mets plus variés, et qui souhaite les savourer tous. J’étais un de ces plats rares. » François Zumbielh, Des taureaux dans la tête. 2004.

 

 

     Manuel innove beaucoup avec son saut de la grenouille et l’avionnette, sa façon de marcher. Volontairement le torero révolutionne la tauromachie par son désir de se différencier, tant dans l’arène par son style peu orthodoxe qu’à l’extérieur par son attitude désinvolte et sa jovialité. Pour lui, le spectacle que constitue la corrida n’a rien de triste. Bien au contraire,, c’est un moment ludique où il convient de profiter, de prendre du plaisir lors de chaque passe et surtout de distraire le public. N’ayant reçu aucune formation préalable, il apprend tout de manière empirique, en véritable autodidacte, et masque ses lacunes par l’invention de nouvelles passes et par une prise de risque stupéfiante. Ces nouvelles passes font partie du bagage tremendiste du torero.

 

   

      Les puristes font tout pour détruire son image, pour désacraliser le personnage qu’il incarne. Pour eux, il n’est pas un grand torero, il n’est qu’un bouffon transgresseur. Il n’est pas épargné par la presse spécialisée à ses débuts. Malgré cela, il intéresse les masses. Il constitue un contre-pouvoir, il est l’initiateur du grand fantasme refoulé de la liberté. Puisqu’il est si libre, pourquoi le peuple ne pourrait-il pas s’affranchir du joug franquiste ? S’il a le pouvoir d’agir sans contrainte dans ce lieu clos, la plaza de toros, alors cela peut donner des idées à tout un peuple acculé depuis plus de vingt-cinq par un régime dictatorial et assoiffé de vie, d’émancipation, d’indépendance. La presse finit par se plier au jugement et à l’enthousiasme des masses. Elle n’évoque cependant que la modernité et l’émotion que le torero suscite auprès du public.

Alors que tous ses contemporains portent la coleta, la mèche rebelle et les cheveux en bataille révèlent son hétérodoxie : une nouvelle transgression.

Dans l’espace public des ruedos, il représente l’espoir. « Il était la personnification de leurs rêves, sa gloire était la leur, et c’était sur eux […] que tomberaient les mille éclats de sa victoire. » Larry Collins, Dominique Lapierre, Ou tu porteras mon deuil. 1967.

Pour certains observateurs, le sacre du Cordouan est aussi le signe annonciateur d’autres changements qui ne concernent pas seulement le destin de la Fiesta brava, mais celui de l’Espagne toute entière. Les premières protestations restent timides car le régime est toujours répressif et qu’il n’hésite pas à sanctionner durement les instigateurs de la révolte.

Le peuple se met à rêver et à attendre des jours meilleurs et l’on perçoit un changement de mentalité qui s’entame avec le phénomène El Cordobés.

 

    Ce lieu clos, la plaza de toros, constitue bien un "contre-espace" ou un lieu de "contre-pouvoir" pour diverses raisons. Le lieu, fort symbolique par bien des aspects, est pris d’assaut par le public et sert à oublier le tragique du passé et les difficultés du quotidien, à rêver d’un monde meilleur, d’un monde libre.

Manolete, Dominguín et El Cordobés font partie des instigateurs de ce changement progressif de mentalité. Les arènes, espaces publics, cristallisent les désirs inassouvis des Espagnols.

 

Franco, le crépuscule

     « Aucun mal ne dure cent ans » assure un proverbe espagnol. Le 20 novembre 1975, le général Francisco Franco disparaît finalement à l’âge de 82 ans. La "transition démocratique" peut commencer. Sous la direction de Juan Carlos 1er, l’Espagne se transforme en une monarchie constitutionnelle.

 

 

     Beaucoup considèrent alors, la corrida comme un divertissement nauséabond, pour nostalgiques du franquisme.

Enfin, la corrida n’est ni de droite ni de gauche, mais un art qui exige notre respect où le torero joue sa vie, la mort rodant sans relâche.

 

( Mercredi prochain, 3e et dernière partie.)

                                                                                  Gilbert Lamarque

 

 

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POURQUOI LA MUSIQUE NE JOUE PAS A LAS VENTAS ?

Publié le par Cositas de toros

     Tout ceci s’est passé le 24 mai 1939 dans le silence et dans la honte. C’était lors de la corrida de la Victoire.

La guerre civile avait pris fin dans un pays où tout le monde se réveillait vaincu, pays inondé de morts et de peur.

     

      L’affiche – évoquée dans la première partie de Guerre civile, franquisme et tauromachie – était composée du rejoneador Antonio Cañero et des épées Marcial Lalanda, Vicente Barrera, José Amorós, Domingo Ortega, Pepe Bienvenida et Luis Gómez "El Estudiante".

C’est Antonio Cañero qui codifia la tauromachie à cheval pour une véritable renaissance. Il eut aussi l’idée de se passer de novillero pour la mise à mort du toro, mettant pied à terre et affrontant directement la bête. Il mit également au pont, le costume adopté aujourd’hui par les rejoneadores.

Marcial Lalanda

     Lors de la faena de Lalanda au premier toro de l’après-midi, le public a demandé la musique pour accompagner le travail du droitier de Ribas de Jarama. Les musiciens exécutèrent le paso doble en son honneur.

 

Domingo Ortega

     L’affaire ne serait pas allée plus loin sans le fait que lors de la faena de Domingo Ortega avec le quatrième toro, aucune note ne retentit. Les partisans du Toledano étaient furieux et une invraisemblable échauffourée éclata.

Depuis, Las Ventas n’accorde aucune note lors du déroulement du dernier tiers.

 

Antonio Bienvenida

     En 1966, le 16 octobre, après vint-sept ans, la musique rejoua  le jour des adieux d'Antonio Bienvenida le jour de ses adieux en tant que matador. L’évènement se produisit durant le combat du sixième toro de María Montalvo. Antonio "brinda" son dernier toro à son frère Pepe et, avec la permission du président, la banda de música lança les notes joyeuses d’El Gato Montes.

Depuis, "punto y bola" !

PS. Une erreur dans les dates de parution nous emmène à vous proposer cet article un mardi. Les deux parties qui suivront seront consacrées à la suite de Guerre civile, franquisme et tauromachie comme il était prévu !

                                                                                        Gilbert Lamarque

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AVANT-HIER, HIER, AUJOURD'HUI ET PEUT-ÊTRE DEMAIN

Publié le par Cositas de toros

    En Espagne, "avant-hier", c’était la révolution créée dans le toreo par Juan Belmonte qui paraissait détruire tout ce qui constituait les règles fondamentales du toreo. Elle était basée sur les qualités morales du toro qui permettait ou non, ce "nouveau toreo". Et cela consistait à ce que pris dans le leurre, manié au rythme de la charge, l’animal ne voyait que la flanelle et ne pouvait suivre d’autre chemin que celui qui lui était indiqué.

Belmonte (à droite) et Joselito

      Belmonte, pour l’appliquer, se trouva aux prises avec d’énormes difficultés ; puis, aux côtés de son jeune confrère José Gómez Ortega Gallito, Joselito – dont nous honorons, cette année, la mémoire cent ans après sa disparition –, ayant appris à dominer, il toréa "à sa manière" quand les toros le permettaient ou quand il avait pu les réduire.

       Le bétail n’était déjà plus celui du début du siècle (XXe) ; la région de Salamanque faisait à la corrida un apport massif mais la zootechnie n’avait pas encore réalisé les progrès qui permirent la création du toro "presque régulièrement facile".

Aussi, la période qui fut celle des belles années tauromachiques, "l’Âge d’or" du toreo, celle de l’après-guerre de 1918 jusqu’à la Guerre civile espagnole de 1936, permit de voir une majorité de toros de poids et de respect, "toréés" par une majorité de toreros qui savaient dominer, réduire et profiter de toutes les qualités morales de leurs adversaires. Ils avaient pour nom : Chicuelo, Granero, Marquez, Lalanda, Barrera, Armillita, Manolo Bienvenida, Domingo Ortega. Joselito avait quitté la planète en 1920, Belmonte débutant dans les années 1910, déserta les ruedos en 1936.

Mais pour certains aficionados, cette période fut celle de la monotonie, monotonie que l’on peut appeler "régularité taurine". Ces toreros étaient de qualité relativement égale, ils avaient simplement un genre de toreo différent, soit artistique, soit dominateur dont la confrontation maintenait élevé le niveau de l’afición.

Les toros étaient braves, souvent nobles et leur présentation entretenait l’émotion qui est à la base de la corrida.

Bien sûr, tout n’était pas parfait et la critique s’en donnait à cœur joie. Dans les années 1920, étaient apparus la nouvelle pique, la raie blanche, le caparaçon, la sortie des picadors après la suerte, la suppression des banderilles de feu… la révolution !

De 1936 à 1945, les évènements, les conflits privèrent l’aficionado de son spectacle favori. Lorsqu’il revint aux arènes, la corrida lui avait réservé de grandes surprises.

     Ici, nous pénétrons dans le monde d’"hier".

L’aficionado se trouvait devant un toreo différent, moderne qu’avait créé Manolete. La révolution n’était qu’une nouveauté, un toreo fait de quiétude, statisme et une certaine froideur.

Pour révolutionner un art, vous en conviendrez, il faut, après avoir ébranlé les fondations, faire tomber l’édifice qui reposait dessus et reconstruire sur les ruines. Manolete avait seulement ébranlé l’édifice et ce toreo nouveau comportant une part d’habileté et de facilité, était favorisé par la diminution sans cesse croissante de la taille, du poids, de l’âge et de l’armure de l’animal.

La Guerre civile venait de s’achever et les ganaderias qui survécurent au conflit, n’avaient qu’un maigre choix à offrir. Et les novillos furent vendus comme toros, le guarismo n’était même pas encore en gestation.

Cette marque visible sur l’épaule droite du toro correspond au dernier chiffre de l’"année de l’éleveur" – año ganadero – du 1er juillet de l’année en cours au 30 juin de la suivante. C’est à partir de 1969 que l’on marqua de leur année de naissance les jeunes becerros et becceras. Donc, c’est à partir de 1973 qu’apparut le guarismo "9" des premiers toros de quatre ans.

Imaginez toutes les tricheries auparavant ! Le toro, comme la star défraîchie, cachait son âge à ses fans, mais ici, l’animal se vieillissait !

       … Et malgré tout, Manolete mourut dans l’arène, victime de la seule suerte qui n’avait pas évolué, celle du "moment de vérité" !

Les vieux aficionados, un moment intéressé, se reprirent mais à quoi bon s’indigner et protester, l’évolution se poursuivit et ceux qui auraient pu la ramener à de plus justes proportions ne faisaient rien pour cela. On s’éloignait de plus en plus de l’art orthodoxe de Joselito, de l’art "dissident" de Belmonte et du combat qui leur imposait des qualités exceptionnelles où l’intelligence était opposée à la brutalité.

      Quittons le monde d’"hier".

"Aujourd’hui", nous trouvons encore quelques toreros largos et dominateurs. Par contre à propos des toritos, le campo en vomit des torrents, androïdes producteurs d’oreillettes et d’indultos.

Nous n’allons pas y revenir, sujet sans cesse rabâché. Contentons-nous d’avaler nos rations de guimauve.

     Qu’en sera t’il de "demain" ?

Nous souhaitons vraiment avec force et obstination, un retour aux normes décentes de l’art tauromachique. Les peones courant le toro à une seule main ; les picadors bons cavaliers et vertueux ; le torero redevenu maestro dans sa lidia sérieuse, dominant, exécutant La faena juste, liée, efficace, de longueur soutenable devant un adversaire puissant et pegajoso par excès de bravoure.

Une faena de torero à un toro de combat.

En fait, nous demandons peu, seulement le retour aux sources.

Mais cette requête ressemble plus à une lettre au Père Noël… Noël n’a jamais été si proche !

                                                                               Gilbert Lamarque

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