ART ET TECHNIQUE
La scène : un soleil puissant, un ruedo de sable, des gradins en béton, quelques parfums qui dérangent mêlés à l'arôme de divers Bolivar, Cohiba ou Fonseca, du cubain de préférence, Habanos de qualité, sur le sable toro et torero s'affrontent.
Le décor est planté, sanctuaire d'un sensitif qui matérialise l'invisible, l'éphémère. Le sublime était là. Devant moi. Sous mes yeux. L'ayant vécu sans me poser de véritables questions, ni chercher à comprendre. Il n'était plus question d'employer des grands mots, d'utiliser des concepts, de se frayer un chemin au milieu des références. Pas même de me demander quelle était ma place ou mon sentiment dans tout cela.
Ces moments incroyables avec ces couleurs, ces bruits, rumeurs, je les ai vécus, c'est tout. Et non, ce n'est pas tout ! Aujourd'hui mes émotions remontent le temps, empoignent le passé. Les souvenirs refont surface non sans peine. Avec moi s'affrontent l'artiste et le technicien, le Toro et le soso collabo. Pourquoi allons-nous "au toro" ? Pour embrasser une pleine corbeille d'émotions, cueillir l'instant, bien observer pour ensuite commenter, comprendre.
Combien de fois, ai-je prisé, applaudi le maître, le maestro, le Toro dans toute son intégrité, sa caste ? Mais combien de fois me suis-je ennuyé (le mot est faible) devant le trasteo d'une figura et son toro moderne télécommandé ?
En un mot, j'ai fait la différence entre l'artiste et le technicien, ce dernier, l'artisan, maîtrise sa technique, tandis que l'artiste l'utilise pour exprimer une vision meilleure. Et trop de technique m'emm*** . Confrontez Morante et son toreo baroque et le glacial et hautain Luque (à utiliser les après midi de grande canicule), qui plus est, le torero de Gerena en solo avec six toros d'un unique fer ! Mon choix est fait, préférant la fragilité toute relative du premier au solide technicien sans occulter la présence du toro, celui qui décide de l'âpreté du combat. C'est mon choix, préférant un Diego Urdiales à Roca Rey où à un jeune talent singeant avec plus ou moins de réussite, ses aînés.
L'aficionado est roi, il a l'option du choix et je déplore tous ces abonnements où vous payez avant de connaître les cartels ! J'en ai été longtemps le jouet.
Pour conclure car nous n'en terminerons jamais car c'est un peu l'histoire du torista et du torerista ; j'ai hautement apprécié l'actuación de Maxime Solera le dimanche 12 juillet à Céret face aux magnifiques Escolar Gil. Une faena où les séries se multiplièrent dans un trasteo sincère sur les deux bords, ne récoltant qu'une simple vuelta. Qui l'eût cru ? La corrida est pleine de surprises ! La technique n'était pas exempte, le toro, lui, présidait. De l'art, bien sûr que non, .une lutte âpre avec une technique adaptée à la bête.
Privilégions l'art sans toutefois négliger la technique. Il en est ainsi.
"Le torero n'est pas seulement un professionnel ou un technicien, c'est aussi un artiste, porteur de valeurs esthétiques ; mais par son attitude, sa posture exemplaire, ses vertus visibles, il incarne aussi des valeurs morales". La Tauromachie. Histoire et Dictionnaire, page 268 [. . .] La corrida est porteuse de deux types de valeurs esthétiques, et elles sont en un sens opposées. Il y a celles qui relèvent du spectacle considéré comme un tout, depuis le défilé initial des cuadrillas jusqu'à l'arrastre du dernier taureau et la sortie des toreros, en passant par les six combats, et leurs trois tiers, piques, banderilles, muleta et mise à mort. Et il y a celles qui relèvent du toreo, c'est-à-dire de ces moments de face à face taureau-torero, lorsque le torero, armé d'une cape ou d'une muleta, exécute des passes, les enchaîne éventuellement en séries et construit progressivement une faena - c'est à dire une oeuvre". page 270.
Au fond, dans la corrida, il est impossible de séparer, voire de distinguer les valeurs esthétiques des valeurs éthiques.
"Dans la corrida, la beauté sans engagement éthique et sans risque réel est fade, elle ne ferait qu'enjoliver le vide ; elle ennuie, elle n'est rien. Mais inversement, un combat sans forme est chaotique, il émeut parfois, mais sans plaire vraiment ; la violence serait nue, elle deviendrait glauque. Réduit à une éthique du combat, il est insignifiant. La corrida est une pratique, un spectacle, un art, un rite (en tout cas une pratique inclassable et, il faut bien le dire, intempestive, décalée, à la fois archaïque et visionnaire, dans lequel les valeurs esthétiques se confondent avec les valeurs éthiques. En cela, elle nous ramène à l'origine de l'art, où le bel acte est à la fois moral (la conduite valeureuse), par ce qu'il démontre de sacrifice, de générosité, de grandeur, et surtout de loyauté par rapport à l'adversaire, et esthétique, par ce qu'il démontre d'harmonie, d'équilibre, de puissance expressive." pages 272, 273.
Le torero n'est pas seulement un professionnel ou un technicien, c'est aussi un artiste incarnant également des valeurs morales.
J'ai choisi mon camp. Amateur de corridas dites "dures", je suis convié à voir quelques belluaires et une technique certaine. La palette est réductrice. Il en est ainsi.
Gilbert Lamarque