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notes de lecture

Alegría

Publié le par Cositas de toros

Madrid, 06/11/2019. Photo Getty/Wirelmage

 

     « Laisse-moi voir le cœur de la vie, dis-je à mon père.

"Tu te souviens de la tauromachie ?" me demande-t’il.

La tauromachie espagnole vilipendée, discréditée, oui, je m’en souviens.

"Tout repose sur le picador. Son objectif est d’affaiblir la force du taureau qui est excessive, violente. Intéresse-toi à la tauromachie, tout est là."

Aujourd’hui, en Espagne, les gens détestent la tauromachie, papa. Tout le monde la déteste et moi aussi. Il ne supporte pas de voir souffrir un pauvre animal.

"Il ne s’agit pas de ça. Change juste les acteurs et imagine que le picador, c’est la force du temps. Le taureau pénètre dans l’arène avec une énergie insupportable. La vie est insupportable. La jeunesse est cette énergie : elle nous dépasse, nous élève, nous met en colère, nous efface. C’est pour ça qu’intervient le personnage sinistre et animal du picador, qui a pour mission de priver le taureau de ses forces au travers de la douleur, de lui ôter son énergie démesurée pour qu’il soit en paix. Nous arrivons ainsi dans la mort, comme si nous parvenions à une conclusion naturelle après avoir perdu notre force, restée au bout de la pique ensanglantée. La pique ensanglantée, tu ne la vois pas ? Elle est déjà en toi." » Manuel Vilas, Alegría (2019), page 203.

 

     Le père fait référence à la tauromachie pour illustrer ses propos sur la vie, le fils, obtus, ne voit que la souffrance de l’animal et réagit comme la plupart de ses contemporains. Deux générations, l’un né en 1930, l’autre en 1962.

     Il n’est (n’était) pas rare de découvrir dans les pages des auteurs espagnols, des références, quelques lignes aux couleurs taurines. Des ouvrages aussi en voie de disparition.

 

     Dans Alegría, Manuel Vilas traite du thème de la famille, parle de ses parents disparus. Alegría est dédié à ses fils, « et quand je vois leur joie, je comprends que ma vie a du sens. »

     Bien que né à Barbastro en 1962, province de Huesca (Aragon) où dans sa petite ville on célèbre les toros en septembre, Manuel Vilas n’est guère porté sur la tauromachie comme un grand nombre de ses contemporains. Journaliste, il entame une carrière d’écrivain à succès, prix Femina étranger 2019 pour Ordessa. Aujourd’hui, il vit aux états-Unis dans l’Iowa – un autre pays de cowboys – où il enseigne l’écriture créative, écriture de plus en plus populaire dans le monde. Cette méthode a pour but de rendre accessibles à tous, les techniques rédactionnelles de divers genres littéraires.

 

     Avec Ordessa (2018), Manuel Vilas ravive le souvenir d’une modeste famille espagnole à l’heure du franquisme déclinant. Page 125, photo en noir et blanc des parents. Ils dansent. Lui, cheveux gominés, elle, blonde, coiffure relevée, robe d'été. Lui, regard vers le lointain, elle vers l'ailleurs. Des fantômes désormais. Nostalgie, une belle image de la classe laborieuse, moyenne espagnole. Avec Alegría, il poursuit ses confessions intimes. Malgré le remords qui le tenaille, cet esprit tourmenté voit de la joie partout. Soyez attentifs car cela ne saute pas aux yeux !

     Un requiem espagnol, poignant. Et cela, c’est manifeste.

 

                                                                       Gilbert Lamarque

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