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belles feuilles

APODOS

Publié le par Cositas de toros

 

                            L’origine parfois curieuse des surnoms taurins

 

            Cela fait des siècles que les surnoms des toreros sont empreints de bizarrerie, souvent uniques, parfois étranges, du simple diminutif du nom ou du lieu de naissance, à d’autres aussi variés que des émanations zoologiques, alimentaires, et même de quelques défauts physiques. De El Gallo à Cuatrodedos, de Cara-Ancha à Lagartijo jusqu’à nos jours avec El Fandi ou Finito.

 

Lagartijo
Cara Ancha

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

                                                                         Et c’est ainsi depuis les premiers toreros, et cela continue d’être ainsi comme le journaliste et écrivain Leopoldo Vázquez y Rodríguez l’a déjà collecté, qui, à la fin du XIXe siècle, en 1896, écrivait dans El Arte de la lidia un article où avec esprit et ironie, il démêla l’origine des apodos que certains coletudos transportaient.

 

Le monde animal ou les lieux d’origine. 

     Coq, Lézard, Loup, Puce, Lapin, Petit Lézard, Petite Puce, Rat, Sauterelle, Coucou, traduction dans l’ordre : Gallo, Lagartijo, Lobo, Pulga, Conejo, Lagartijillo, Pulguita, Rata, Cigarrón, Cuco, sont les premiers surnoms relatifs aux animaux. La liste se poursuit avec les diestros qui ont emprunté le nom de la ville où ils sont nés. Des toreros qui s’appelaient Murcia, Soria, Cervera, Valencia, Miranda, Sevilla, Melilla, Pastrana, Villanueva, Valdemoro, León, Guadalajara ou Peñalver

La liste continuait soit avec la couleur de la peau : Moreno, Rubio, Blanquito, Jaro, soit avec quelques productions agricoles : Lechuga, Melones, Centeno, Trigo traduits par Laitue, Melon, Seigle, Blé, ou bien alors avec les étrangers : Inglés, Portugués, Ginebrino (Suisse), Americano.

Le vent venant de la mer, nous trouvons Marinero ; les plus fatigués, Fatigas, sans oublier les défauts physiques comme Agudamientos (dans le sens d’aiguë), Agujetas (courbatures), Cara-Ancha, Cuatrodedos, Pelao (sec), Sordo, Chato (nez aplati), Ronco (enroué), Gordito, Mellado (édenté), Mudo (muet), Cano (cheveux blancs) ou Calvo (chauve). Il y eut aussi Cantares et parmi les arbres, Almendro et Pino, sans oublier les oiseaux : Loro, Canario et Jilguero, c’est à dire : Perroquet, Canari et Chardonneret. Il y avait encore, la gourmandise avec Mazapán et l’explosion avec Bombita. Et pour la fête : El Pipo (le sifflet) et Guitarra. On trouve également les plus belliqueux : Guerra, Guerrita, Guerrero mais aussi les métiers, Sastre, Naranjero, Albañil, Pavero, Pintor, Cucharero, Pastor, Tallista, Guitarrero, Tortero, Barberillo, Arriero, Vaquero, Calesero, Patatero ou Cocherito : Tailleur, Vendeur d’oranges, Maçon, Paveur, Peintre, Métallurgiste, Berger, Menuisier, Guitariste, Vendeur de gâteaux, Petit barbier, Muletier, Vacher, Charretier, Cultivateur de pommes de terre ou Petit cocher.

On n’oublie pas El Estudiante ni El Chispa, l’Étincelle pour la bonne humeur ni Carcelerito, Petit gardien de prison ni Conde ni Marqués… Les diminutifs sont d’autres classiques où l’on rencontre : Frascuelo, Joseíto, Pepín, Cayetanito, Mateito, Dominguín, Gonzalito, Bernalillo, Manolín et Villita. Et aussi en raison de l’origine, il ne manque pas de Mancheguito, Valenciano, Granadino, Cordobés, Ecijano, Malagueño, Salamanquino, Antequerano, Sevillano, Cartagena, Navarro, Montañes, Algabeño et Gallego.

Cependant, le méticuleux Leopoldo Vázquez y Rodríguez n’a trouvé que deux surnoms qui définissent ce qu’ils exercent : Torero et Torerito, et il est surpris car certains apodos ne disent rien sur leur origine : Manene, Libri, Lavinia ou Rolo ?

     Aujourd’hui dans la liste raccourcie des matadors en exercice, nous pouvons trouver, en vrac : Morante de la Puebla, El Juli, Calita (Ernesto Javier), El Fandi, Finito de Córdoba (Juan Serrano Pineda), Rafaelillo (Rafael Rubio), El Cuqui (Joaquín Ribeiro), Cayetano (Antonio Rivera Ordoñez), David de Miranda (David Pérez Sánchez), Morenito de Aranda (Jesús Martínez Barrios), Micheleto et El Galo (les frères Lagravère)...

Chez les novilleros : Manuel Diosleguarde (Manuel Francisco Sánchez García né à Dios le Guarde, région de Salamanque), Parrita (Manuel Vilches), El Chorlo (Jesús Diez), Calerito (Juan Pedro García Vizcaíno), Quinito ( Rafael López, colombien de Medellín), Villita (Juan José Villa) , El Niño de las Monjas (Jordi Pérez)…

 

      Chez les Français, le premier torero d’alternative ne fut autre que Pierre Cazenabe, né à Meilhan, le fameux Félix Robert. Nous trouvons dans le désordre et la liste est non exhaustive : le Nîmois Amor Antunez, El Andaluz ; Étienne Boudin, Pouly, Ambroise, son fils Pouly II et Pierre, le petit-fils Pouly III ; Jacques Brunet, Jaquito ; Bernard Domb alias Simon Casas ; tous les Arlésiens Goita à l’état civil, les Romero ; Richard Milian, ex Niño de Saint-Cyprien, les frères Montcouquiol Alain et Christian, Nimeño I et II ; Lucien Tien Orlewski dit Chinito ;

Chinito de Francia

 

André Viard qui répondait au tout début au surnom de El Dibujante, le Dessinateur, discipline où il excelle ; Marc Christol n’est autre que Marc Serrano ; J.B. Jalabert, Juan Bautista ; Yannis Djeniba, El Adoureño ; Raphael Raucoule, El Rafi, le dernier en date.

À tous ces toreros d’alternative, rajoutons ceux qui s’habillèrent ensuite d’argent, Philippe Delapeyre, El San Gilen ; Lionel Rouff, Morenito de Nîmes et Rachid Ouramdane, Morenito d’Arles.

Solal Calmet, Solalito chez les novilleros…

En Biscaye, dans la liste des anciens toreros, il était plus aisé d’en appeler certains par leur apodo.

Cocherito de Bilbao

     Quelques noms : Cástor Jaureguibeita Ibarra, Cocherito de Bilbao ; Rufino San Vicente Navarro, Chiquito de Begoña ou Sarafín Vigiola del Torco, Torquito I.

Les toreros de la province voisine de Guipuzcoa ne sont pas en reste, la preuve : Juanito Aldabaldetrecu, Aldaba ; Martín Barkaiztegi, litographié par Goya, Martintxo ; Luis López Irala Goitia, Txikito de Rentería.

 

Paquiro

     Nous pourrions continuer indéfiniment en prenant les toreros "romantiques" comme Francisco Montes, Paquiro ; José Redondo y Domínguez, El Chiclanero… les "post-romantiques", José Rodríguez y Rodríguez, Pepete ; Manuel Domínguez, Desperdicios ou Antonio Sánchez, El Tato né en 1831 à Séville, autre El Tato, José Raúl Gracia Hernández, lui né à Saragosse en 1972, triomphateur à Mont-de-Marsan en 1998 et 2000 face aux victorinos.

Rajouter les matadors de l’âge d’or, des années 50 à 70, etc.

     En voici quelques uns pour le plaisir :

- Antonio Chenel Albaladejo, Antoñete.

- Juan Belmonte García, plus communément appelé Juan Belmonte, est un des toreros avec Manolete et El Cordobés qui a collectionné le plus de surnoms : Terremoto (tremblement de terre), Coloso de la Emoción, San Juan Belmonte, El Cataclismo, Pasmo de Triana. On l’appela aussi Trianero (natif du quartier de Triana de Séville), il est pourtant né dans le quartier de la Macarena !

 

Cagancho

- Joaquín Rodríguez, Cagancho, un surnom malodorant venant du verbe cagar (qui se passe de traduction) et de ancho qui signifie large ou épais. Mais il existe une explication plus plaisante : en Andalousie, on donnerait le nom de cagancho à un oiseau chanteur.

- Antonio Borrero Morano, Chamaco, né à Huelva en 1935.

- Juan Antonio Ruiz, Espartaco.

- Miguel Baez Espuny, El Litri.

- José Maria Dols Abellan connu sous le pseudonyme de Manzanares, utilisé par son père, banderillero.

 

Minuto

- Enrique Vargas, Minuto, réduction de diminuto signifiant "très petit".

- Cayetano Ordoñez Aguilera, Niño de la Palma, le père d’Antonio.

- Francisco Rivera Pérez, Paquirri.

 

El Viti

- Santiago Martín Sánchez, El Viti, du nom de son village natal, Vitigudino à 70 km de Salamanque.

- José Ulloa, Tragabuches, mange-panse, pseudonyme de son père à la voracité légendaire.

 

El Yiyo

     … et José Cubero, Yiyo, sa mère l’appelait Joselillo et dans son quartier de Bordeaux, on le connut très vite comme Yiyo.

     Et l’on pourrait compléter avec les apodos des picadors, banderilleros et autres peones, les apoderados, les écarteurs, raseteurs, revisteros… indéfiniment !

 

                                                                  Gilbert Lamarque

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Proverbes et dictons dans le langage espagnol

Publié le par Cositas de toros

                       Le toro est le protagoniste de nombreux dictons dans la langue de Cervantes et source d’inspiration du proverbe espagnol : « Hasta el rabo, todo es toro ».

 

            De nombreuses expressions taurines ont cours. « Hasta el rabo, todo es toro », « Jusqu’à la queue, tout est toro » est l’une des plus répandues.

Une autre très utilisée est celle du « Toro de cinco y el torero de veinticinco », « Le toro de cinq ans et le torero de vingt-cinq ans. »

Origine de ce dicton populaire.

L’écrivain Carlos Abella l’explique dans  ¡Derecho al toro!  El Cossío, également : « C’est par l’écrivain Jaime de Foxá que j’ai entendu cité ce dicton pour la première fois. Il définit l’âge, qu’à une autre époque, on considérait que les prétendants au combat devaient avoir : le toro âgé de cinq ans ; le torero, vingt-cinq ans. A cet âge, tous deux étaient censés avoir atteint leur apogée de plénitude et de maturité, le toro a le maximum de sentido, de vigueur, de force et de puissance, tandis qu’à vingt-cinq ans le torero a l’expérience, la connaissance du combat et la technique suffisantes pour affronter le toro avec ses meilleures armes. »

El Cossío inclut plusieurs de ces expressions dans son proverbe du toro, expressions qui apparaissent dans l’œuvre susmentionnée ¡Derecho al toro!, un exemple vivant de la richesse de cette langue et le vaste assortiment inspiré d’énonciations et d’expressions tauromachiques.

Voici quelques unes d’entre elles.

 

 

- « Ser un toro claro », « Être un vrai toro » : on dit de quelqu’un qui fait face franchement et clairement, sans arrière-pensées.

- « Pan y toros queremos, y si algo falta que sea lo primero », « Nous voulons du pain et des toros, et s’il manque quelque chose, ce doit être le premier » : il illustre l’intensité des racines populaires du spectacle taurin, à tel point qu’une phrase d’une si profonde contradiction s’est forgée dans le temps. L’expression abrégée, « ¡Pan y toros!*, est restée dans le langage courant comme un symbole de simple passion populaire. Expression, aujourd’hui, bien désuète.

- « Ver los toros desde la barrera », « Voir les toros de côté » : il se dit de ceux qui prennent leurs précautions ou ne veulent pas prendre de risques et est utilisée comme synonyme d’indécision ou encore de sagesse et de prudence.

- « El toro y el gallo, en el mes de mayo », « Le toro et le coq, au mois de mai » : il s’agit du moment de plus grande saveur, maturité ou opportunité pour "lidier" le toro.

« Hasta el rabo, todo es toro », « Jusqu’à la queue, tout est toro » : synonyme de prudence et de ne pas se fier aux apparences car, quand on pense avoir maîtrisé une situation, cela peut se compliquer… Disons, tant que quelque chose n’est pas terminé à cent pour cent, rien n’est écrit.

Mais toutes ces expressions n’ont véritablement de saveurs qu’en espagnol, la traduction en français les affadit : ¡del chorizo picante al chorizo dulce!

 

*¡Pan y toros!, paraphrasant l’expression latine de Juvénal "Panem et circenses" est aussi ce pasodoble souvent utilisé à l’heure du paseo dans de nombreuses arènes. Ce pasodoble est extrait de la zarzuela écrite en 1864 par Francisco Asenjo Barbieri.

Également, le titre d’un livre du journaliste et écrivain Eugenio Noël qui traite entre autres, des injustices sociales qui existaient dans l’Espagne au début du XXe siècle.

 

          Ni proverbe ni dicton, cette citation pour illustrer joyeusement "El toro y el gallo, en el mes de mayo" :

 

 

                                                                Gilbert Lamarque

 

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gastronomie française et tauromachie espagnole

Publié le par Cositas de toros

Cuisine...  

     Les journalistes gastronomes de Paris-Presse, Henri Gault et Christian Millau traquent dans les années 60, les bons plans pour agrémenter les week-ends de leurs lecteurs avides de nouveautés. Les Français découvrent le farniente, les week-ends et les loisirs. La faim de l’après-guerre n’est plus qu’un mauvais souvenir. Les classes populaires se régalent de « gueuletons » interminables et, les classes plus aisées qui fréquentent les restaurants gastronomiques, sont dans l’attente d’autre chose. Le goût s’affine. Et voici dans les années 70, la naissance de la Nouvelle Cuisine, mouvement révolutionnaire dans la cuisine française.

F. Gault et C. Millau


     La grande cuisine s’est figée. Les chefs trois-étoiles du Guide Michelin, garants du patrimoine culinaire régional et de la tradition fondée sur les principes d’Escoffier, se sont assoupis dans la routine. Nous somme dans le copieusement garni, aux sauces riches, au décor cossu ou à la fausse auberge rustique. Le magazine lancé en 1969, le Nouveau Gault-Millau, se transforme en guide. Et très vite, les Bocuse, Senderens, Guérard, les frères Troisgros, Chapel… se convertissent à la nouvelle éthique culinaire et les pères spirituels de cette Nouvelle Cuisine décident en 1975 de transformer "La grande cuisine française" en "Nouvelle grande cuisine française".

Auguste Escoffier


     Après la Nouvelle Vague au cinéma – François Truffaut, Jean-Luc Godard –, après le Nouveau Roman – Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet – voici la Nouvelle Cuisine avec ses chefs libérés des dogmes de la cuisine bourgeoise codifiée.
Mais des assiettes trop chargées servies par le passé, les clients voient trop souvent arriver sur la table de restaurants à prétention gastronomique, des assiettes quasi vides… et la Nouvelle Cuisine rime avec des prix (g)astronomiques.
Et puis la concurrence se développe et si l’art culinaire à la française demeure pleinement reconnu, l’excellence venue d’ailleurs remet en question sa suprématie.

 


     Dans la jungle des nombreux guides, le Michelin demeure le premier juge. Or ses exigences en matière de service et d’accueil pour justifier les 3 étoiles participent à une inflation galopante des coûts.
     Dans les années 90, une autre révolution est en marche, celle de la simplicité du décor. Stop à la frime et au tape-à-l’œil, y compris dans les cuisines. Retour aux plaisirs simples. Un critique baptise ce nouveau concept "bistronomie". Pas très heureux comme qualificatif, Yves Camdeborde n’apprécie pas : il est cuisinier, pas bistrotier ! Il ne vend pas d’œufs durs au comptoir.
Mais les codes reviennent au galop et le décor se fait plus chic et la table design fait grimper les prix ! Le restaurant rime avec concept, design et architecture.
Au fond, la cuisine ne fait que reproduire ce que la France fait à chaque révolution : rejeter et retrouver, même si, entre temps, les choses ont changé. Un fait, cependant, demeure intangible : l’amour passionné des Français pour la cuisine et pour ses grands chefs.

… et corrida

     Vous trouverez des points communs, des similitudes, quelques rapprochements avec la tauromachie : de la passion – beaucoup – , des prix prohibitifs – à profusion –, des aménagements et mini révolutions, des lourdeurs, des tâtonnements, des critiques – à foison –, des intellectuels – pas toujours de gauche –, des opportuns – moult dans le mundillo –, des déceptions – quelques fois à table, souvent sur les tendidos –, de bons bouquins pour tromper l’ennui…, des artistes mais aussi des gargotiers.

     Nous ne remonterons guère dans le temps.
Avant les années 45, la corrida était le reflet de la condition humaine. Pour Montherlant, le combat de l’homme était l’occasion de se mettre en péril pour prouver sa maîtrise du destin. Auparavant, dans la décennie 1930, García Lorca donne la priorité à la fusion avec le peuple.
Dans la première moitié du XXe siècle, un nouveau toreo se développe, fondé sur l’immobilité du torero, les passes se multiplient maîtrisant la course du toro. Antérieurement, existaient l’esquive, la défense, la mobilité formant le mode traditionnel. 
C’est la révolution dans le toreo par Juan Belmonte qui mit de côté toutes les règles fondamentales. C’était le "nouveau toreo" basé sur les qualité du toro où la muleta glissait au rythme de la charge. Belmonte réduit les déplacements. Il attend, immobile, le toro, le déviant et le plaçant dans un terrain impossible. Il ramène la bête sur lui en "templant" sa charge. C’est lui le créateur du toreo moderne avec parar, templar y mandar : les trois canons. Il est bientôt rejoint par Joselito et son art orthodoxe et ses qualités exceptionnelles. C'est la competencia entre les deux hommes mais les toros ont perdu le trapío et les armures de ceux de la fin du XIXe siècle combattus par Lagartijo ou Frascuelo.
Cette période, celle de l’avènement de la "corrida esthétique", fut la plus meurtrière de l’époque contemporaine.
Après "l’Âge d’or" du toreo des années 20, les vedettes avaient pour nom : Gaona, Granero, Chicuelo, Lalanda, Armillita, Vicente Barrera, Domingo Ortega ou Manolo Bienvenida.
Puis après cette période assassine, c’est un nouveau combat après la guerre (1945), ce nouveau toreo-"nouvelle corrida" qui amplifia les manipulations génétiques et les fraudes voulant permettre la sécurité et produisant des toros prévisibles aux cornes courtoises, plus petits, plus jeunes mais sévèrement châtiés sous le fer.

Antonio Ordoñez

     Ce furent les années Manolete, l’orgueilleux Dominguín le champion racé, Ordoñez le beau-frère, le challenger aux trente blessures, et après l’apparition du guarismo en 1969, el terremoto El Cordobès incarnant l’Espagne des sixties qui fit la une de Life.

     Voila ce qu'écrivait Jean Cistac "Juan Leal" à propos de L.M. Dominguín dans Corridas (Péchade éditeur à Bordeaux, 1950) : " Cette journée que, débutant en France, l'été 1948, ce Luis Miguel Dominguín s'exhiba à Dax devant des bestiaux de poche et peut-être purgés, en tout cas impotents, paralytiques même, devant lesquels il émerveilla des milliers de jobards, amateurs de plastique, endoctrinés par la propagande..."

Paco Ojeda

     Plus près de nous encore, Paco Ojeda, architecte impassible, à la tauromachie compacte, privant d’espace son adversaire dans une orgie de passes. José Tomás rentrant dans le gotha très réduit des toreros de légende ( Belmonte, Joselito Gallito, Manolete…) par son engagement total, sa prise de risque maximale dans une tauromachie mystique. Enrique Ponce – dans une autre vie – gestionnaire n°1 des toros et le phénoménal El Juli – dans une autre vie, lui aussi – le surdoué explosif à la technique éprouvée.
     Aujourd’hui, la critique de la tauromachie sous un angle animaliste (dès le XIXe siècle) est reprise par les anti taurins. La question des limites entre humanité et animalité doit, pour ses défenseurs, être repensée, en dépassant le cadre du courant "romantique". L’évolution des rapports de l’homme à l’animal et à la mort dans la société occidentale remettent en cause la perpétuation de la corrida espagnole.
Avant la volonté de la supprimer, on veut l’édulcorer – même chez certains au sein  du mundillo – comme par exemple, en parallèle avec les revendications antispécistes, éradiquer l’estocade, estocade qui donne tout son sens au combat ! Alléger l’assiette, faire de la tauromachie "minceur" !
La sauvegarde de la culture taurine comme résistance à la globalisation, comme promotion de la diversité culturelle et comme système de développement durable – tout ceci fort à la mode –, est  enfin défendue par une mobilisation – timide – des aficionados, récente mais cohérente. La réponse à l’adversité est plus concrète, argumentée et unitaire. Mais hélas, nous ne pouvons que déplorer l’amateurisme du monde taurin lorsqu’il s’agit de défendre la cause face aux militants anti taurins bien structurés, s’introduisant dans les milieux du pouvoir.

Quelques autres points communs entre Cuisine et Corrida.

     Les écoles de cuisine fleurissent, participant à l’exception tricolore : le Cordon bleu à deux pas de la Tour Eiffel, créé en 1895, l’école Ferrandi, et celles créées par les chefs eux-mêmes : Vatel, Ducasse Éducation, l’institut Paul Bocuse, etc. Il est loin le temps où les écoles de cuisine recevaient des apprentis âgés de 12, 13 ans pour des ateliers sur les métiers de la charcuterie, poissonnerie… Révolue, l’époque où la filière n’accueillait que des élèves en difficulté. L’ancienne voie de garage attire un public bien plus large, séduit par une image où les chefs deviennent des stars, les émissions télévisées à grand succès métamorphosent l’image du métier auprès du grand public. C’est l’explosion sur les réseaux sociaux et les livres se multiplient en librairie.
     Côté toros, la première école de tauromachie est créée en 1830 par le roi Ferdinand VII dont Pedro Romero prendra rapidement la direction. Aujourd’hui en Espagne comme en France, les écoles sont nombreuses : Madrid, Valence, Salamanque, Valladolid, Cáceres, Badajoz…, Nîmes, Arles, Béziers, Adour Afición… Il en ressort souvent des futurs sans lendemain, des carrières mort-nées, beaucoup d’apprentis et très peu d’élus, un retour dans l’anonymat, mais ces structures ont le mérite d’exister. Fini les coups de muleta au clair de lune et les roustes qui en découlaient. Les élus ambitionnant de ressembler à leurs aînés mais pas à eux-mêmes : un plat servi souvent froid et sans saveur.

 

     L’histoire de la gastronomie française a, elle aussi, ses revisteros, ses critiques culinaires : en 1486, Guillaume Tinel, dit Taillevent publie son Viandier. En 1651, sous Louis XIV, François Pierre de la Varenne, Le Cuisinier françois. Sous le règne de Louis XV, Le Cuisinier moderne de Vincent La Chapelle en 1735.

     Sous le Premier Empire, Manuel des amphitryons d’Alexandre Balthazar Laurent Grimod de La Reynière (1808). En 1825, sous la Restauration des Bourbons, Physiologie du goût par Jean Anthelme Brillat-Savarin. Alexandre Dumas publie en 1873 (IIIe République), Le Grand Dictionnaire de cuisine ; en 1902, le Guide culinaire d’Auguste Escoffier… En 1976, La Grande cuisine minceur de Michel Guérard ainsi que La Cuisine de marché de Paul Bocuse, et le catalogue est inépuisable.
     Quant aux critiques taurins, les revisteros, journalistes et romanciers ayant exercé ou exerçant de ce côté-ci des Pyrénées, il est impossible de tous les citer. La littérature taurine est née avec les différentes formes de tauromachie. Les revisteros exercèrent dans la presse taurine ou dans les pages dédiées des quotidiens dès 1887. Certains écrivirent, en dehors des reseñas, des ouvrages toujours d’actualité et incontournables.

 

Auguste Lafront "Paco Tolosa"

      Citons Claude Popelin, Auguste Lafront "Paco Tolosa", Jean-Pierre Darracq "El Tio Pepe", Georges Lestié, Alfred Degeilh "Aguilita", Marius Batalla "Don Cándido", Jean Cistac "Juan Leal", Gilbert Lacroix "Luis de la Cruz", Léonce André "Plumeta"… Vous avez certainement eu entre vos mains un de leurs ouvrages, et la liste se complétant avec tous ceux qui écrivent de nos jours.

 

14 octobre 1933

        Les revues et journaux spécialisés se multiplièrent, parfois pour de courtes durées, parfois pour un unique numéro, L’Aficion (Bordeaux), Biou y Toros (Nîmes), premier numéro le 4 juillet 1925, l’ancêtre de Toros, Lou Ferri (Arles), Midi-Taurin (Nîmes), Le Toril (Toulouse), Toros-Revue (Bordeaux)…  et  les quelques organes imprimés de nos jours. Le plus ancien, le Journal des Arènes né à Marseille en 1887, n’imprima que peu de numéros. 
Dans la bibliothèque taurine, le lecteur-aficionado trouvera livres techniques, reportages, souvenirs et anecdotes, romans, essais, bandes dessinées… nourrissant son afición si malmenée par temps de Covid.

 

   
     L’UBTF, l’Union des Bibliophiles Taurins de France créée le 3 avril 1977 à Saint-Gilles (Gard), compte aujourd’hui environ 160 membres. A ce jour, plus de 72 ouvrages et 68 Gazettes ont été édités. Elle s’inspire de la Unión de Biblióphilos Taurinos d’Espagne.
Vient de paraître un superbe Bordeaux capitale tauromachique, histoire de la Gironde taurine, dont l’auteur n’est autre qu’Antoine Briscadieu, le fils d’Alain, le Vicois, trop tôt disparu. Une somme de 406 pages, d’une lecture passionnante, à la riche iconographie et aux nombreux documents.

UNESCO

     En 2010, le "repas gastronomique français" est inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
A compter du 22 avril 2011, la tauromachie a été, elle aussi, inscrite par le ministère de la Culture, décision infirmée en juin 2015 par la Cour administrative, malgré la tentative de se pourvoir en cassation de la part de l’ONCT et de l’UVTF, le verdict tombant définitivement le 28 juillet 2016.
Donc, la tauromachie en France ne rejoindra pas, entre autres, le savoir-faire de la dentelle au point d’Alençon ou la tapisserie d’Aubusson… dommage.

………..

     "Nouvelle", moléculaire, "bistronomique"… la cuisine continue de se réinventer. Les courants et les concepts se suivent et se concurrencent, mais les dogmes ne sont-ils pas faits pour être dépassés ?
La gastronomie n’est pas en péril.

     L’aficionado appréciera la bonne chère et, repu et comblé, se dirigera plein d’excitation vers sa querencia, ombre ou soleil, où l’attend le plaisir ou la douleur, la joie ou le dépit, la satisfaction ou l’ennui.
Festin, plaisir des dieux ; corrida, plénitude des aficionados ou aigreur d’estomac amenant à la diète ?
La corrida est en danger, et l’aficionado, lui, demeure inquiet.

     Faire alterner longtemps jansénisme et épicurisme, disette et gloutonnerie… 

                                               Gilbert Lamarque
 

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TOUJOURS VRAI

Publié le par Cositas de toros

     Jean-Pierre Darracq, "El Tio Pepe", fut enseignant, achevant sa carrière à l’Institut Français de Madrid, ville qui lui fut chère, puis à l’Alliance Française aux Baléares pour un temps très court, la région qui n’est pas un pays de toros, ne l’inspirant guère. Critique taurin reconnu dès les années trente, collaborant à nombre de revues spécialisées, c’est dans la revue nîmoise Toros, dans laquelle il écrivit pendant 40 ans, qu’il donne toute la mesure de son talent.

Les deux volumes de "Chroniques" sont la réunion d’articles publiés dans Toros de 1962 à 1992.

 

 

Ces "Chroniques" reflètent le plaisir qu’il avait à transmettre son savoir aux autres, didactique sans être ennuyeux. Ici, c’est la défense du toro de combat, des principes de la lidia et du désir d’une corrida pure et idéale : un régal pour l’aficionado.

On peut s’étonner des prémonitions de l’auteur et de la justesse de ses intuitions.

 

La Peña La Suerte édita en septembre 1992, "Le jour où mourut Joselito" suivi de "Paroles…

 

 

" C’est  à la fin du premier cité et vers le début du second pour trois pages au total, à lire plus bas, que vous croiserez sa vision sur la Fiesta Brava, avec pertinence et perspicacité, illustrant parfaitement cette phrase de Montherlant que cite Jean-Pierre Darracq dans "Chroniques" : « La plus haute fonction de l’esprit, c’est de comprendre ou de s’y efforcer. »

Jean-Pierre Darracq, né à Bordeaux en 1911, est un landais de Dax côté paternel et du pays de Born par sa mère. C’est en 1962 qu’il intègre l’équipe de Toros. Il y écrira jusqu’à sa mort en 1992, le 04 septembre.

Les deux textes "Le jour où mourut Joselito" et "Paroles… " sont aussi issus de la revue Toros. Mais lors de l’édition par la Peña La Suerte, "El Tio Pepe" n’était déjà plus parmi nous.

L’Association des Critiques Taurins de France lui a dédié un prix, prix qui récompense chaque année un geste taurin d’importance. Ce prix fut accordé pour la première fois, en hommage à l’écrivain, à l’extraordinaire toro de Palha "Garapito" (Vic-Fezensac , le 08 juin 1992) dont le combat aurait enthousiasmé le critique.

Pour la petite histoire, c’est à Villeneuve-de-Marsan que Jean-Pierre Darracq assista à son dernier spectacle taurin. C’était le 15 mars 1992 à l’occasion du traditionnel festival.

"El Tio" toujours d’actualité comme me le soulignait l’ami Éric lors d’un long échange, « actualité et vérité », me disait-il. Oui, quelques écrits "anciens" pour nous ressourcer à l’heure des réseaux pas si sociaux. Comme tu le dis si justement : « Finies les tertulias enflammées et passionnées, le public veut de plus en plus de l’extraordinaire qu’il voit depuis son canapé. 

 

Voici ces pages 56, 70 et 71 :

 

      « … Aussi, les personnes mal informées qui s’imaginent que nous sommes des gens cruels, nous, les aficionados prétendument insensibles à la souffrance et à la pitié, sont-elles bien éloignées de la réalité.

     Car plus on est aficionado, plus et mieux l’on connaît le toto de combat, les phases de son évolution dans la piste, les problèmes techniques ordinaires et insoupçonnés que le torero doit identifier et résoudre immédiatement et à son avantage, sous peine d’y laisser la vie, (car vous êtes bien convaincus, je l’espère, qu’il existe une technologie à la fois constante et mouvante – multiforme – de l’art de toréer), et plus cet aficionado participe à ce combat mortel avec toute sa lucidité, toute sa sensibilité, tout son cœur, et il porte une estime égale – quand ils le méritent – aux deux adversaires, à tel point qu’il est capable de s’apitoyer sur l’infortune du toro, lorsque celui-ci est mal toréé.

     Pour moi toutefois, le torero est mon frère, ou mon fils, confronté à un péril que je suis incapable d’affronter moi-même, faute de posséder le courage et l’intelligence – ou l’intuition – qui font de lui un être d’une originalité si singulière, et parfois lui confèrent le prestige d’un surhomme. Nos mouvements d’humeur ou d’impatience, voire de colère à son égard ne sont que des réactions occasionnelles, ponctuelles, comparées à ce sentiment d’admiration qui nous attache à lui.

     Abandonnons sans regret aux personnes dites « sensibles » le souhait horrible que meure le torero plutôt que le toro. C’est affaire entre leur conscience, s’ils en ont une, et eux-même.

     Au long de ma vie, je n’ai jamais connu aucun aficionado qui ne ressente douloureusement, au plus profond de lui-même, le spectacle de la blessure, ou plus encore de la mort d’un torero. »

 

 

     « … Observons que l’introduction de la corrida dans les programmes de télévision est lourde de conséquences notamment pour ce qui a trait à la vérité de la Fiesta Brava. En effet, pour des raisons faciles à comprendre, on ne nous montre guère que des séries de jolies passes aboutissant trop souvent à l’attribution d’oreilles. Bref, un spectacle le plus souvent agréable et qui donne au néophyte une fausse idée de ce qu’est vraiment une vraie corrida.

     Une vraie corrida c’est un drame, une lutte à mort entre un toro de combat de noble origine et des hommes, puis un homme seul ; une tentative raisonnée, intelligente, fondée sur l’observation séculaire de la nature et du comportement d’un animal sauvage, inaccessible à la pitié, brute d’une demi-tonne ou davantage, armée de deux poignards aux dimensions parfois effrayantes, et qui, détourné de son milieu naturel, n’a qu’une intention : anéantir tout ce qui lui semble constituer un obstacle à son retour à la liberté au sein du troupeau.

     La corrida s’est d’abord cela, qui ne devient un spectacle que parce qu’on y admet des spectateurs. Mais toutes les espèces de toros ne sont pas identiques. Au sein d’une même famille tous les sujets ne sont ni également aptes à se soumettre à la volonté de l’homme, à se plier pour quelques instants à sa domination ; si bien que l’ensemble de ces paramètres – et il en est bien d’autres – confère à la corrida sa variété, ses incertitudes, son mystère indéfiniment renouvelé. Quand on a compris cela, qui crée et développe une sorte de bonheur intérieur, on est devenu un aficionado, bienheureuse maladie dont on ne guérira jamais !

     Car une corrida n’a de sens que si on y participe activement, de sa place, par l’observation des comportements successifs du toro dans l’arène et, conjointement, de l’interaction homme-toro. L’habitude aidant, on en arrive à confronter son propre jugement avec la conduite du ou des toros dans l’arène, face à un adversaire dont moi, pour mon compte, j’ai identifié qualités et défauts, et si l’on est pas d’accord, on le manifeste. Alors il vous arrivera de siffler quand les autres applaudissent, au risque de passer pour un faible d’esprit, ou pour un ignorant, ou pour une vieille baderne. Peu importe ! Fiez-vous à votre bon sens, à votre don d’observation et ne vous laissez pas influencer. C’est ainsi qu’avec le temps on devient un bon aficionado.

     Nous pourrions disserter indéfiniment à propos du toro de lidia. Le toro, par lui-même et en lui-même représente une énigme dont le secret, le mystère, ne sera jamais percé. »

 

 

Et je ne résiste pas à rajouter ceci que Jean-Pierre Darracq avait écrit dans Toros n°1344 du 15/01/1989 : 

 

      « Et alors, c’est ça qu’on voudrait supprimer, et le remplacer par quoi ? Par des corridas plus faciles qui se dérouleraient uniformément dans l’euphorie, avec oreilles et queues tombant du palco ? Une palinodie qui nous mènerait tout droit à la décadence de la fiesta ? Au misérable retour de l’utrero ? Ne touchez pas au toro de lidia. »

 

Et ces dernières lignes ne vous font-elles pas songer à certains "spectacles" qui se sont déroulés non loin des sables méditerranéens ?

 

Merci, mon cher Éric de nous avoir permis de retourner nous rafraîchir à la source, source intarissable. 

 

Gilbert Lamarque

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LA SOLITUDE DE L' AFICIONADO

Publié le par Cositas de toros

    Je livre une nouvelle fois à votre lecture attentive ainsi qu'à votre réflexion d'aficionado un article paru dans les Chroniques du temps de la revue Toros N° 2038-39 du 16 décembre 2016 sous la plume de Manolillo.

Patrick.S

 

LA SOLITUDE DE L' AFICIONADO

 

    Curieuse évolution. Ce n'est pas nouveau, l'aficionado a toujours été minoritaire dans les enceintes. Mais il était respecté, voire admiré. Ne serait-ce qu'en raison de ses connaissances, présumées supérieures à celles du commun des mortels, le spectateur ordinaire. L'aficionado était, pour ce dernier, un référent, une autorité, qu'il se flattait de connaître quand, un jour, par hasard, le sujet taurin venait dans la conversation. Vous aimez les toros? Alors vous connaissez peut-être Monsieur un tel, un ami qui fréquente toutes les arènes de France et de Navarre, et même d'Espagne ! Stop. Les aficionados n'ont plus d'amis. Les goûts des toros ayant acquis, à l'air du temps, mauvaise réputation, il est interdit d'en parler à la légère. Il vaut mieux éviter de l'évoquer dans une conversation. La matière paraît-il, n'est pas neutre. Et comme, selon le philosophe Michel Foucault, il est impossible de penser en dehors du "discours" de son époque, la chose se présente mal pour l'aficionado qui, à bon droit, ose persister à vouloir raisonner comme avant, une époque heureuse où la neutralité du sujet taurin était vécue et partagée avec tous comme un signe de tolérance et de paix sociale. Ce qui n'est manifestement plus les cas aujourd'hui où règne l'intolérance et la lutte idéologique. Voilà le pauvre aficionado, ce paria, éloigné des salons et des conversations. Au fond, ce n'est pas bien grave, mais tout de même.

Plus ennuyeux, face à cet isolement vis-à-vis du monde extérieur, est celui de l'aficionado à l'égard du monde intérieur, celui de son aficion. Il est hélas, de moins en moins reconnu, ou simplement entendu, engendrant perplexité de sa part. Nous trouvant en fin de saison européenne, regardons du côté des statistiques.

Le Top 25 des éleveurs de la saison 2016, en France et Espagne, fait apparaître une victoire écrasante de l'élevage Nuñez del Cuvillo/N. de Tarifa, avec 205 animaux "lidiés", tous en corrida de toros, des bestiaux auxquels il a été coupé pas moins de 169 oreilles, soit 1,2 oreille pas toro. Ne faut-il pas voir là, l'apothéose d'un produit d'excellence devant laquelle il convient de tous s'incliner, ainsi que devant son créateur ? Certes il s'agit d'une belle réussite, issue d'un savant mélange de Marques de Domecq, Nuñez et Atanasio auquel a été ajouté un lot de Torrealta à partir de l'origine Osborne Domecq, mais elle sonne un peu comme les résultats actuels du baccalauréat. A récompenser tout le monde, la récompense ne veut plus rien dire , et ce sont sur d'autres critères que se fait la véritable sélection. Non, n'en déplaise aux contemplateurs de tout poil, l'élevage de Nuñez del Cuvillo, ou celui de Garcigrande/D.Hernandez, très recherché par le Gotha des piétons et qui arrive juste après avec 142 bestiaux et 97 oreilles coupées, ne représentent pas, pour l'aficionado, la panacée, ni ce qu'il attend de meilleur du toro de combat.

Que l'on se rassure, la solitude de l'aficionado n'entame pas la solidité de ses convictions. C'est peut-être, après tout, sa vocation principale, seul contre tous, de maintenir le cap dans l'époque troublée que nous traversons. Ce n'est pas la première fois que le combat de toros est attaqué. Y compris sérieusement comme aujourd'hui. Depuis la bulle du pape Pie V, jusqu'à la traversée des deux guerres mondiales malmenant le bétail brave au cours du XXe siècle, le cheminement de l'Histoire est là pour le démontrer. La corrida si elle repose sur des toros et des hommes différents à chaque époque, repose surtout sur des valeurs intemporelles qui constituent le véritable secret de la pérennité du spectacle taurin pour le siècle en cours. Spectateur éclairé, l'aficionado sait distinguer dans l'arène le faux du vrai, l'artificiel de l'authentique, le superficiel du profond. Il le fait naturellement non pas comme un gendarme ou un inspecteur, certains disent un gêneur, un empêcheur de tourner en rond, et même à tort suprême, un passéiste. Il n'en est rien. L'aficionado agit tout simplement pour son propre plaisir, qui ne serait pas le même s'il se portait sur un spectacle déficient, ou qui plus est frelaté. Et aussi pour prendre la parole, et parler haut et fort, quoi qu'il arrive. Par exemple pour dire que le toro bonbon ou la tauromachie bobo n'ont rien à voir avec l'animal roi des ruedos et le toreo grande. L'aficionado étant un sermoneur impénitent, il ne lui déplait pas, si besoin, de prêcher dans le désert.

Faisons le bilan : l'aficionado était minoritaire ; il est maintenant, en plus, isolé. Les temps sont durs, sans être dramatiques, la plus forte hémorragie ne se situe pas dans ses rangs : les clubs taurins au sein desquels il peut se regrouper sont toujours aussi nombreux. La foi tauromachique continue d'exister. Un fort exemple, la foi des éleveurs français de taureaux de combat. Ils restent enthousiastes en dépit des difficultés quotidiennes et des chiffres du Top 25. Voilà de vrais aficionados, minoritaires, isolés, mais actifs et convaincus. Une occasion pour dire qu'ils mériteraient plus de considérations de la part des organisateurs.

                                                                                          MANOLILLO

 

 

 

 

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